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  • Pas sans honte / Roland Chemama

    Pas sans honte / Roland Chemama

    Lorsqu’on m’a proposé d’intervenir durant ce colloque j’ai tout de suite pensé à parler de la honte. C’est sans doute parce que depuis quelque temps je suis plus attentif à certains aspects de notre pratique, ceux qui font que le progrès dans la cure, dont parle l’argument, ne peut pas être obtenu sans engager notre patient dans un rapport très particulier à l’Autre, cet Autre que nous représentons d’abord, mais aussi dans un rapport à l’objet a, s’il est vrai qu’une cure nous met, nous autres analystes, en position de semblants d’objet a. Or il me semble que dans la cure, en lien avec la question de l’Autre et avec  celle de l’objet a, nous avons à repérer ce qui prend souvent la forme de la honte.

    Il me faut cependant être tout de suite un peu plus précis. Tout d’abord je ne voudrais pas que vous pensiez que les formules que j’utilise, par exemple l’analyste en position de semblant d’objet a, vont de soi. Elles ne vont pas de soi dès lors que nous tentons de reprendre l’examen du corpus qui organise notre travail, dès lors que nous ne considérons pas comme définitivement acquis ce que Lacan nous a apporté.

    Gérard Pommier, avec qui je suis heureux d’avoir assez souvent l’occasion de discuter, nous pousse à nous libérer d’une conception dogmatique de la cure. Il insiste, me semble-t-il, sur le fait que l’analyste n’est pas un objet mais un sujet, un sujet qui parle, .un sujet engagé dans un véritable dialogue avec l’analysant. Cela peut sembler hétérodoxe à certains lacaniens, mais je vous rappelle que Lacan a commencé par décrire la cure comme une expérience intersubjective. Il a semblé ensuite y renoncer, mais plus tard encore il a dit qu’il n’y a qu’un transfert, le transfert de l’analyste. Or qui transfère sinon un sujet ?

    En même temps est-ce que le fait de prendre les choses par là nous dispense d’interroger, au delà de notre façon de manier la parole, certaines formes de malaise que ressentent, dans l’expérience analytique, des patients plus nombreux qu’on ne croit ? Et est-ce que cela nous empêche de nous demander si ce malaise ne serait pas en relation avec le mode de présence de l’analyste dans la cure, une présence qui passe par la voix, et également – je commencerai par là – qui passe par le regard. Certains analystes semblent ne pas se poser ce type de questions, ou en tout cas ils n’en parlent pas. Or il me semble que nous ne pouvons pas nous dispenser de tenter de cerner un certain réel de la cure, c’est à dire quelque chose sans quoi elle n’aurait pas d’effet, mais qui en même temps peut peser sur les analysants de tout son poids d’impossible,  d’impossible à supporter

     *

     Commençons cependant par quelques remarques assez simples. En ce qui concerne le dispositif de la cure, Freud ne souhaitait pas que l’analyse se fasse en face à face. Il ne supportait pas, disait-il, qu’on le regarde pendant huit heures par jour, ce qui attire tout de suite l’attention sur la dimension du regard, même si c’est d’abord celui de l’analysant.

    Par ailleurs  Freud ajoute une autre raison. « Comme je me laisse aller à mes pensées inconscientes,, écrit-il, je ne veux pas que l’expression de mon visage puisse fournir au patient certaines indications qu’il pourrait interpréter ou qui influeraient sur ses dires ». Mais ne peut-on alors pas supposer que ce que Freud appelle ici « expression du visage » inclut en particulier la question de la façon dont l’analysant percevra son propre regard ? Il n’est pas rare en tout cas, dans notre expérience, qu’un analysant dise qu’au moment où nous l’avons introduit dans le cabinet il s’est senti regardé. Et cette sensation va assez loin. Sa question, au fond, c’est qu’il ne sait pas de quel œil l’analyste le regarde. On peut ajouter que lorsque l’analysant se met à en parler c’est qu’il est affecté par le regard qu’il suppose à son analyste, regard qui témoignerait par exemple d’un jugement négatif, et cet affect, lié au regard qu’il ressent sur lui, c’est précisément la honte.

    Je voudrais à présent, pour préciser ce que j’ai à vous dire, faire une distinction importante. Je viens d’évoquer la crainte que l’analysant peut éprouver concernant un jugement négatif de son analyste. Nous pourrions penser que cette crainte renvoie à un sentiment de culpabilité, sentiment conscient ou inconscient. Mais la honte n’est pas le sentiment de culpabilité. On peut être honteux de porter un vêtement défraîchi, un vêtement qui a perdu depuis longtemps l’éclat du neuf, mais généralement on ne s’en sent pas coupable.

    A cet égard il y a eu pour moi, concernant ma réflexion sur la honte

    un moment fort qui a été constitué par des échanges, il y a plusieurs années, avec des psychanalystes antillais. C’est à travers ce qu’ils disaient que j’ai saisi la façon dont la honte pouvait s’accrocher, dans cette société métissée, à la couleur de la peau, puisque des nuances infimes y prennent une importance qu’on a parfois de la peine à imaginer.

    Mais je ne ferai pas de la honte un phénomène exotique. Je la penserai plutôt en rapport avec une sorte de mutation de nos sociétés contemporaines, et pour aller vite je vous dirai que je suis en accord sur ce point avec Alain Ehrenberg, un sociologue français dont les recherches recroisent ce que nous percevons dans notre clinique. Ehrenberg en effet pense que la dépression, si fréquente dans nos sociétés, ne s’inscrit pas dans un registre névrotique, en tout cas dans le sens freudien. C’est que pour Freud la névrose vient répondre à un conflit psychique, un conflit entre les interdits intériorisés et le désir qui vient s’y heurter, et ce conflit est généralement vécu avec un sentiment de culpabilité, alors que si le sujet moderne est si souvent déprimé c’est qu’il vit non pas un conflit, mais le sentiment de sa propre insuffisance.

    A quoi est lié ce sentiment ? Selon Ehrenberg le monde moderne ne cesse de nous insuffler un idéal de réalisation individuelle, de performance, de perfection. Dès lors le sujet est forcément en défaut par rapport à cette image idéalisée de soi, et c’est de cette insuffisance qu’il a honte. Cela nous l’entendons sans cesse aujourd’hui, c’est souvent ce qui tourmente nos analysants. Je pense à cet égard à une des analysantes que je reçois à un moment où elle a honte de l’évolution négative de sa carrière professionnelle. Or un jour où elle évoque cela il lui revient le souvenir d’un rêve fait la nuit précédente, un rêve dans lequel une partie de son visage est déformé, presque impossible à reconnaître, et comme cette femme a l’esprit vif et de l’humour, elle dit que c’est comme dans la vie, elle « perd la face ».

     *

     Ce à quoi je voudrais cependant en venir à présent, c’est à l’idée que l’analyse n’est peut-être pas seulement un lieu où la honte va pouvoir se dire et s’analyser.  Le dispositif analytique, par lui-même, risque parfois de la favoriser. Il y a à cet égard quelque chose qu’il faut remarquer : il n’est pas rare qu’un analysant , qui revient très souvent sur la description d’un comportement qu’il désapprouve, mais dont il ne peut se détacher, fasse état de la honte qu’il ressent à en parler si souvent. Ceci vient en quelque sorte redoubler sa souffrance. Cette personne souffre de ne pas pouvoir se dispenser d’un comportement compulsif mais en analyse elle se met à parler de plus en plus, au fil de séances successives, de sa honte à en être encore à ce point. Elle a honte devant son analyste, et les rêves qui la hantent à partir de là la font apparaître sous des apparences de plus en plus dégradées.

    C’est alors comme si elle venait matérialiser la dimension de tache, cette tache qui pour Lacan est une des façons d’introduire le regard, puisque le regard, en tant qu’objet a, n’est pas forcément à situer à partir de l’œil qui contemple, ou simplement perçoit, un spectacle ou un tableau. Il est d’abord dans ce qui fait tache dans le tableau – souvenez vous de cette anecdote que raconte Lacan quand il décrit que ce qui faisait tache dans le tableau c’était aussi bien lui même lorsque, jeune et fringant étudiant en médecine parisien, il allait accompagner des marins.

    Je reviendrai dans un moment sur la question de l’objet a. Mais arrêtons nous un moment sur le fait que c’est d’elle comme analysante que ma patiente a honte. Cela peut se dire en banalisant. « Je voudrais, dit-elle en quelque sorte, je voudrais être une bonne analysante et je n’y arrive pas ». Mais on peut aussi dire qu’elle éprouve qu’elle fait tache dans le tableau. Tout cela on pourrait le rapporter au transfert, et à ce que Lacan a pu dire dans le séminaire 1 en montrant sa face de résistance. Il le formule d’ailleurs dans des termes assez forts qui devraient nous empêcher de banaliser « c’est dans la mesure, dit-il, où l’aveu de l’être n’arrive pas à son terme que la parole se porte tout entière sur le versant où elle s’accroche à l’autre. » La psychanalyse, ainsi, n’est pas une simple pratique de remémoration. Elle implique le sujet au niveau le plus profond, celui de l’aveu, et il y a quelque chose de pathétique à saisir comment, dans les moments où l’aveu devient trop difficile, un analysant peut tenter de se raccrocher à la présence de l’analyste, avec toute l’ambivalence que suscite alors cette présence. Une ambivalence, ne serait-ce que parce que, se montrer honteux ou honteuse, cela peut comporter aussi une jouissance.

      *

     Mais je vais à présent m’acheminer vers une autre approche de ce que la situation psychanalytique elle-même peut induire, et pour cela je vais passer du regard à la voix. La voix, comme le regard, Lacan la situe,

    dans D’un Autre à l’autre, à partir de la perversion, et à propos d’elle il évoque le masochisme de deux façons différentes. La voix est ce à quoi le masochiste a renoncé (il n’a pas droit à la parole, il n’a pas « voix au chapitre »). Et puis la voix, froide et arbitraire, cette voix à laquelle le masochiste obéit comme un chien, reste du côté du maître.

    J’y reviendrai mais ce sur quoi je veux plutôt insister c’est sur le fait que, dans son séminaire sur L’angoisse Lacan, pour situer la voix, se réfère à « la voix de Dieu », cette voix qui retentirait lorsque, dans certaines cérémonies juives, on fait sonner le shofar. Ce qu’il souligne alors c’est qu’il ne s’agit pas, dans cette cérémonie, d’une voix qui émettrait des phonèmes articulés, qui permettraient les métaphores et métonymies d’un discours religieux.

    À travers les sonorités du schofar, qui évoquent ce que certains textes bibliques appellent le mugissement ou le rugissement de Dieu, il s’agit de l’émission d’une voix considérée en tant que telle, séparée de toute signification. Or il faut bien relever qu’il n’est pas rare qu’un analysant entende notre voix plus que nos paroles. Il peut par exemple se plaindre des inflexions qu’il croit repérer dans le ton de voix de son analyste. Celui-ci serait-il, ce jour-là, mal disposé à son égard ? Il a parlé de façon si brusque, il a élevé la voix sans raison apparente…

    Je crois qu’un tel vécu va au delà de ce que j’ai dit d’une parole qui s’accroche à l’autre. C’est plutôt comme si le transfert ne pouvait produire ses effets de libération sans quelque risque. Michel Foucault, que Lacan appréciait, qui ne dénia jamais l’importance de la psychanalyse, est un de ceux qui s’est le plus avancé sur cette question.

    C’est à partir de ses derniers cours au Collège de France que Frédéric Gros en est venu, dans un article datant de 2004, à formuler un paradoxe qui ne peut manquer de nous arrêter.

    Frédéric Gros part de ce qui serait, dans la psychanalyse comme dans la direction de conscience chrétienne, le « soupçon fondamental » :

    « ce que je crois immédiatement que je suis ne coïncide pas avec qui je suis vraiment ». Et c’est pour tenter de dépasser cet écart que je m’adresse à l’analyste. Ceci, dit alors F. Gros, « me soumet indéfiniment à l’écoute de l’Autre ». « C’est en nous cherchant nous-même que nous apprenons le mieux à obéir à l’Autre. »

    Alors l’opération analytique inclut-elle nécessairement une dépendance à l’Autre ? À l’écoute de l’Autre ? Et pourquoi pas à sa voix, dès lors que dans son absence de signification je peux lui prêter je ne sais quelle intention? Et pourquoi pas aussi au regard, s’il est vrai que celui-ci comporte lui aussi une dimension d’énigme ?

    J’ai évoqué, par ailleurs, le rôle de la voix dans le sadomasochisme. Rien de tel apparemment dans la cure, durant laquelle l’analysant n’a évidemment pas à renoncé à la parole, et durant laquelle l’analyste n’use pas du ton glacial du maître sadique. Mais il faut prêter attention à la pratique de la coupure des séances qu’a introduite Lacan. Elle est souvent pertinente, mais elle peut aussi être vécue comme une prise de pouvoir exorbitante. A manier, donc, avec une certaine précaution.

    Plus important me semble, par rapport à mon propos, ce que nous avons pu dire de la voix de Dieu. Ce n’est pas que l’analyste soit divinisé ! Mais lorsque sa voix parvient à l’analysant, à partir de cet espace Autre qui concrètement se situe derrière lui, elle prend un relief particulier, qui explique en grande partie, par exemple, à quel point il peut être saisi.

    Peut-on éviter ce type d’effets ? Sans doute pas complétement. En revanche si l’analyste en est un peu averti il pourra les limiter. Et il pourra aussi « jouer » de cette dimension que prend sa voix. Lacan, dans ses colères proverbiales, le faisait sans doute très volontairement. Disons que rien n’empêche l’analyste de hausser le ton, quand c’est à contre courant des effets de surmoi qui inhibent l’analysant.

    La voix – notre voix – peut indiquer, par elle-même, qu’il n’y a aucune raison d’être complaisant par rapport à ce qui, pour chacun, est de l’ordre de l’assujettissement le plus déprimant. Elle peut aussi, pour en revenir à la honte, faire sentir par sa tonalité plus que par des explications, que celle-ci risque de bloquer l’analysant dans une jouissance sans perspective.


    Presentación realizada en el Coloquio Internacional convocado por la Escuela Freudiana de Buenos Aires, la Escuela Freudiana de la Argentina, la Fundación Europea para el Psicoanálisis y Mayéutica- Institución Psicoanalítica “La voz y la mirada en la experiencia del análisis” realizado en Buenos Aires los días 22 y 23 de marzo de 2019.

  • Autisme et voix machinique : un dire dans dit vs un dit sans dire / Jean-Michel Vives

    Autisme et voix machinique : un dire dans dit vs un dit sans dire / Jean-Michel Vives

    On sait depuis longtemps que le rapport de l’autiste à la voix, qu’elle soit sienne ou celle de l’autre, est compliqué, voire impossible. Cet élément a,  dès le début de l’étude du fait autistique, été repéré. Ainsi comme le rappelle Maleval :

    « Beaucoup de cliniciens ont constaté empiriquement que, pour se faire écouter de l’autiste, il convient de faire taire sa voix. Asperger s’en étonnait déjà : « Nous observons chez nos enfants, écrivait-il en 1944, que si nous leur donnons des consignes de manière automatique et stéréotypée, d’une voix monocorde comme ils parlent eux-mêmes, on a l’impression qu’ils doivent obéir, sans possibilité de s’opposer à l’ordre », de sorte qu’il prônait de leur présenter toute mesure pédagogique « avec une passion éteinte » (sans émotion). »[1]

    L’intrusion de la parole de l’autre n’est jamais simple pour l’autiste et celui-ci se bouche volontiers les oreilles pour ne pas l’entendre. Voix qui est certes la dimension sonore du processus d’énonciation mais qu’il convient également d’appréhender ici dans le sens d’objet pulsionnel, tel que Lacan a pu l’isoler. La voix n’est plus alors à entendre dans le sens courant du terme qui renvoie à la dimension sonore mais ce qui porte et indique la présence du sujet de l’énonciation et donc du désir qui le soutient.

    Les cliniciens qui travaillent avec des patients autistes savent parfaitement qu’ils ne sont pas hors communication. Ils n’ont souvent aucune difficulté à comprendre ou à se faire comprendre. Lacan a pu même les qualifier de « verbeux ».

    De fait, la rencontre de ces patients nous montre comment très régulièrement, non sans effort, ils indiquent impérativement ce qu’ils veulent. Ce que nous présente l’autiste est moins un refus de communiquer qu’un refus de parler, un refus de la dimension énonciative et donc du sacrifice de la voix que cela implique. Parler, c’est donner de la voix, c’est sacrifier la voix sur l’autel de la parole et donc accepter de s’en séparer. L’autiste parle, à condition d’effacer la dimension énonciative de ce qu’il dit. Il essaie de produire une parole déconnectée de la dimension subjective. Il en résulte des stéréotypies verbales et des écholalies.  La dimension pulsionnelle liée à l’énonciation est évitée aussi bien chez le locuteur autiste que chez celui qui s’adresse à lui.

    Une expérience nous permettra d’illustrer cette question mais également de la préciser pour la relancer. J’ai pu expérimenter avec une jeune collègue a, au cours de l’année universitaire 2014-2015, l’utilisation d’un robot humanoïde (NAO, commercialisé par la société Aldebaran[2]) dans une institution accueillant des enfants autistes. Le but de la recherche était d’évaluer les applications éducatives et pédagogiques dont le robot dispose (essentiellement ASK – Autism Solution for Kids) pensées pour faciliter les apprentissages. Comme on l’aura compris le modèle sur lequel s’appuie la conception du robot est bien loin de la psychanalyse.

    Sans doute est-ce pour cela que la jeune chercheuse va très vite s’intéresser à une dimension « secondaire » du dispositif et non forcément appréhendée comme essentielle par ses créateurs pour en faire le cœur même de sa recherche : le robot parle ! Et comme elle s’en apercevra très vite cette voix particulière n’est pas sans effet sur les jeunes patients.

    Très vite, nous perçûmes qu’il était possible de dialoguer avec un jeune patient âgé de 11 ans refusant la plupart du temps le contact visuel et vocal si nous faisions porter notre parole par le petit robot. A partir de là, les séances changèrent radicalement de visage : nous tapions nos questions ou interventions sur le clavier de l’ordinateur relié à Nao qui prononce ses mots. Il se trouve alors littéralement en position de « porte parole ». Le petit patient accepte, dans cette situation, de répondre et d’interagir avec le robot, là où cette interaction était impossible directement avec la clinicienne permettant ainsi une prise en charge thérapeutique jusqu’alors difficile voire inenvisageable.

    Cette étonnante découverte pose un certain nombre de questions que nous ne pourrons toutes développer ici. Nous n’en retiendrons qu’une seule aujourd’hui :

    Qu’est-ce qui permet à l’enfant autiste de pouvoir s’attacher à une voix machinique, là où la mise en jeu de la voix dans l’acte de parole lui semble si douloureuse que la plupart du temps il semble préférer y rester sourd ?

    Ce que l’expérience avec le petit robot vient nous montrer est que les sources sonores, et  plus encore les sources vocales, ne bénéficient pas d’un traitement équivalent par l’enfant autiste. En effet, comme nous l’avons déjà rappelé, lorsqu’il est question de la voix humaine l’investissement est difficile. Il en est de même en ce qui concerne leurs propres voix souvent « robotisées » et dont la prosodie est si étrange, semblable à celle d’un enfant sourd qui apprendrait à vocaliser.

    A l’inverse, et ce point est essentiel, les voix artificielles ou machiniques semblent quant à elle être investies de façons plus immédiates. Les cliniciens en contact avec les autistes savent combien l’investissement des enfants pour des objets véhiculant la voix telles que la télévision ou encore la radio est important. Objet véhiculant une voix hors-corps, coupées de leurs émetteurs physiques.

    Ces considérations coïncident avec ce qui a pu être repéré pendant les ateliers autour du robot NAO. Les enfants autistes, faisant usage de la parole difficilement, répondaient pourtant aux sollicitations de la machine, et cela pouvait aller jusqu’à la production d’énoncés spontanés. La vocalité artificielle du robot apparaît comme un artefact permettant de venir capturer le matériel vocal.

    La particularité de la voix, lorsqu’elle est traitée par la machine et donc devient vocalité artificielle, est d’être produite sans  faire usage de cette caisse de résonance qu’est la cage thoracique, ni des cordes vocales. La voix s’entend alors comme détachée du corps et de son appareil phonatoire. C’est une voix hors-corps, décorporeisée et délocalisée. Cette dimension est bien sûr essentielle à l’investissement possible par l’enfant autiste. La voix machinique est à différencier de la vocalité artificielle en ce qu’il n’est plus question ici d’une voix naturelle captée, fixée et délocalisée mais d’une voix entièrement créée. Cette voix machinique ne ferait donc plus référence à la présence-absence d’un locuteur mais présentifie une voix sans sujet.  L’effacement totale de la voix naturelle entraîne l’annihilation d’une de ses dimensions essentielles : celle du timbre.

    Si nous définissons le timbre d’une voix naturelle comme ce qui est unique, propre à chaque individu et par la même inclassable, non mesurable, nous pouvons considérer que le timbre constitue ce qu’il y a de plus réel dans la voix. Le timbre, qui renseigne en temps normal sur les qualités d’une voix, devient ici incertain puisque ne se rattachant pas à un corps et n’étant donc pas soumis à des exigences physiologiques. Ce qu’il y a de plus réel dans la voix naturelle, le timbre, disparaît…

    Pour continuer à avancer, il convient de rappeler ici rapidement quels sont les paramètres musicaux du son :

    – La hauteur (un son grave / aigu ) mesurable en Hertz qui en détermine la fréquence

    – La durée (un son court / long) mesurable en secondes

    – Le volume, son intensité (un son doux / fort) mesurable en décibels.

    Le quatrième paramètre, le plus énigmatique, lui ne se mesure pas. Il échappe donc à toute possibilité d’être totalement cerné. Il s’agit du timbre qui peut être défini comme tout ce qui fait qu’un son produit à la même hauteur, de même durée, avec la même intensité, ne ressemble pas à un autre. Deux sons peuvent avoir la même hauteur et la même puissance, ils ne peuvent avoir le même timbre, celui-ci dépendant de la façon dont il est « attaqué » et des résonateurs privilégiés. Le timbre est la négativation du symbolique par le réel ou, dit autrement, il est ce qui échappe au pouvoir de symbolisation et qui reste intraduisible. Le timbre est le paramètre vocal le plus difficile à appréhender : la puissance et la hauteur peuvent objectivement se mesurer, mais pas le timbre. Nous pouvons à partir de là dire que le timbre est la dimension réelle de la voix.

    Lacan esquisse une voie dans l’analyse des relations entre le sujet et cette dimension réelle de la voix qu’est le timbre :

    « Le sujet produit la voix. Et je dirai plus, nous aurons à faire intervenir cette fonction de la voix, pour autant que faisant intervenir le poids du sujet, le poids réel du sujet dans le discours »[3].

    C’est bien ce « poids du sujet » que l’autiste refuse. Nous allons aisément le repérer à partir du circuit de la pulsion invocante. Celui-ci implique la présence de l’Autre : après avoir résonné au timbre de l’Autre, le sujet en devenir dans le même temps l’assume et le rejette. En effet, il assume ce timbre originaire du fait qu’un « Oui » accueille la voix de l’Autre (Bejahung) – oui à l’appel à advenir –, et tout à la fois la rejette (Ausstossung), le sujet devant pouvoir s’y rendre sourd pour pouvoir acquérir sa propre voix. Nous sommes ici confronté à un « Non » (Ausstossung) qui se met au service d’un « Oui » (Bejahung[4] et qui permettra au sujet à venir de posséder une voix. L’infans dans un même mouvement dit « Oui » et « Non » au timbre originaire. Ce processus, articulant acceptation et refus du timbre originaire, permet ainsi à la voix qui a appelé le réel humain à advenir de rester à sa place, c’est-à-dire dans un premier temps inaudible puis, inouïe. Cette surdité à la voix primordiale permettra au sujet à venir, à son tour, de donner de la voix.

    Le non-assourdissement de l’autiste ferait que l’environnement deviendrait indifférencié et intraitable. Du fait du non-assourdissement, de la non-constitution du point-sourd, résulterait une intolérance aux sons, qui ne sont pas différenciés, et auxquels l’enfant ne peut attribuer de sens. L’expérience avec le robot NAO nous oblige à reconnaître que certaines formes de sonorité telle que la vocalité artificielle sont plus aisément investies que d’autres obligeant à remettre en cause l’idée que tout serait bruit pour lui. La voix du robot était mieux tolérée dans le cas de l’autisme que la voix naturelle. L’enfant à qui elle était présentée témoigne d’un fort investissement marqué d’abord par la reprise d’énoncés sous formes d’écholalies et pouvant aller jusqu’à la production d’énoncés spontanés. Le second cas était celui du garçon présentant un rapport à la voix persécutant et hallucinatoire, le conduisant à enjoindre ses interlocuteurs à se taire. Comportement n’étant pas apparu lors de la manipulation de la voix du robot et donc permettant un espace pour la parole.

    Si, comme nous en faisons l’hypothèse, la disparition de la voix naturelle provoque l’effacement du timbre, il est possible de corréler l’apaisement relatif à la voix dont font preuve les patients avec cette particularité de la voix machinique. Ce réel, le timbre, serait ce qui chute dans l’utilisation de la voix machinique, entièrement créée, ayant pour effet qu’un « dire » devienne entendable.  L’hypothèse que nous soutenons est que les caractéristiques de la voix machinique permettraient aux patients de faire l’expérience de l’effacement de la dimension subjective de l’énonciation avec l’effacement de la dimension du timbre humain. La voix machinique présenterait elle-même ce point-sourd que le sujet n’aurait pu réaliser.

    Point sourd défini comme le lieu où le sujet, pour advenir comme parlant, doit en tant qu’émetteur à venir, pouvoir oublier qu’il est récepteur du timbre originaire. Il doit pouvoir se rendre sourd au timbre primordial pour parler sans savoir ce qu’il dit, c’est-à-dire comme sujet de l’inconscient. Pour devenir parlant, le sujet doit acquérir une surdité spécifique envers cet autrui qu’est le réel du son musical de la voix[5]. La voix machinique permettrait de faire entendre le silence du timbre et donc pourrait matérialiser ce que peut être ce vide d’objet à l’intérieur même de la voix. Faire l’expérience d’un point silencieux au lieu même de la voix est ce qui permet au sujet de faire l’expérience d’un renoncement à la jouissance vocale.

    La voix machinique quant à elle permettrait, par le silence du timbre, l’introduction d’un point-sourd, et ainsi conduirait à la possibilité d’éprouver pour l’enfant autiste l’écart possible entre lui et cet objet voix qui l’envahit et sur lequel il ne peut rien céder. Ce silence du timbre, véritable dématérialisation de la voix, représenterait ce que peut être le renoncement à la jouissance vocale et pourrait rendre possible l’articulation entre voix et parole.

    Pour conclure nous pourrions dire que là où l’harmonicité du timbre de la voix naturelle,  présente la particularité de renseigner l’auditeur sur l’identité du propriétaire de cette dernière, l’inharmonicité de la voix machinique provoque un phénomène de ségrégation laissant l’auditeur perplexe quant à l’identification de la source sonore.

    Nous pouvons soutenir que si voix machinique et musique sont l’inverse l’une de l’autre, toutes deux permettent de traiter le rapport spécifique de l’autiste à la présence vocale de l’Autre. En effet, si la voix machinique permet l’expression d’une parole sans subjectivité, la musique est l’expression d’une subjectivité hors parole. On prête à Stravinsky le mot suivant : « La musique ne dit rien mais elle le dit bien ». Cette formule indique remarquablement dans la musique une disjonction entre le dire et le dit, disjonction introduite clairement par Lacan dans son texte L’étourdit : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend »[6]. C’est bien cette radicale disjonction entre le dire et le dit qui est recherchée par l’autiste nous permettant de comprendre pourquoi la musique et la voix machique sont investies par lui : du côté de la voix machinique,  un dit sans dire, du côté de la musique un dire sans dit.

    [1]  Maleval J.-C. (2009) L’autiste et sa voix. Paris, Seuil. p. 243.

    [2] https://www.ald.softbankrobotics.com/fr/cool-robots/nao

    [3] Lacan J., (1958-1959) Le désir et son interprétation, séminaire inédit.

    [4] Didier-Weill A., Un mystère plus lointain que l’inconscient, Paris, Aubier, 2010.

    [5] Vives J.-M., (2015) « Pour introduire la notion de point sourd ». Ecoute, ô bébé, la voix de ta mère… La pulsion invocante. Bentata H, Ferron C., Laznik M.-C. (sous la direction) Toulouse, Eres, p. 95-112.

    [6] Lacan J. (1973) « L’étourdit », Autres écrits. Paris, Seuil. 2001, p. 449.


     

    Presentación realizada en el Coloquio Internacional convocado por la Escuela Freudiana de Buenos Aires, la Escuela Freudiana de la Argentina, la Fundación Europea para el Psicoanálisis y Mayéutica- Institución Psicoanalítica “La voz y la mirada en la experiencia del análisis” realizado en Buenos Aires los días 22 y 23 de marzo de 2019.

  • Dire c’est voir / Gerard Pommier

    Dire c’est voir / Gerard Pommier

    Lorsque nous parlons, des images se présentent au fur et à mesure que la parole se déroule jusqu’à la conclusion d’une phrase. Ces images tombent dans les interstices de ce qui cherche à se dire, et elles n’ont souvent pas de rapport avec la pensée en cours de déroulement. Ce sont les images que Freud a appelé les Einfall mal traduit en français par l’expression « Association libre », car ce ne sont pas des pensées et elles ne sont pas libres. C’est mieux traduit en espagnol par l’expression : « lo que se cruce », o bien « lo que cae ». Dans la parole ordinaire de tous les jours, les gens chassent ces images pour aller au bout de ce qu’ils veulent dire, et à la fin de leurs phrases, ils les ont oubliées. Quand un analysant est sur un divan, les images lui tombent du plafond et au contraire l’art de l’analyste est de leur prêter de l’attention. Ce sont elles qui sont importantes, car ces images qui tombent ne sont pas des signifiants, mais elles sont visuelles : ce sont des signifiés qui sont connectés immédiatement avec tous les signifiés pulsionnels : la voix, les odeurs, les sensations, l’univers des sonorités musicales, des perceptions du corps où s’accrochent les symptômes. Elles sont connectées avec les sensations de l’univers, et de la musique des mots eux-mêmes. Ces images sont de l’ordre du signifié refoulé et non de la pensée discursive signifiante. Les images visuelles courent à la vitesse de la lumière, c’est-à-dire 300 000 km/s. Cela veut dire qu’en une seule image, celui qui parle est d’un seul coup connecté à son enfance.

    Et nous savons que ce qui est le plus important dans une analyse, c’est de détacher les fausses connexions (Falsche Verknüpfung) entre les souvenirs d’enfance et ce qu’il se passe dans la vie actuelle. L’interprétation psychanalytique dénoue les fausses connexions entre l’infantile et l’actuel. Ces fausses connexions sont la source des symptômes, et pour les dénouer, l’analyste se saisit des images, des Einfall qui surgissent dans les interstices et lors des arrêts de la pensée. Lorsqu’un analysant se tait et ne sait pas quoi dire, je ne lui demande pas « A quoi pensez-vous ? » mais : « que voyez vous ? » Les images surgissent parfois dans la parole grâce à la prononciation d’une seule lettre qui à elle seule délivre un refoulement enfoui, attaché à un signifié visible.

    Par exemple un de mes analysants obstétricien me raconte un accouchement difficile. Il pense brusquement à sa propre naissance, car il est né avec le cordon ombilical autour du cou et il a failli mourir asphyxié. Il me dit :

    • « Je suis né violé (violado) »

    Alors qu’il voulait dire violet (el color violeta)

    Je lui dis aussitôt :

    • Mais qu’est-ce que vous venez de dire ? »

    Il me répond :

    • « J’ai oublié… j’ai dit « étranglé » ? »
    • « Non vous avez dit « violé » à la place de violet. »

    Et il repense aussitôt à la brutalité de son père qui le battait. C’était l’équivalent d’un viol – et grâce à une couleur, qu’il a vu, il vient de s’accoucher lui-même pendant cette séance, où il s’est libéré de son propre amour incestueux pour son père. Car le désir incestueux vient d’abord des enfants. Il a vu d’un seul coup la couleur de sa vie d’obstétricien. C’est le signifié colorié qui lui a permis de couper le cordon ombilical entre son enfance et sa vie d’adulte, toujours angoissée par les supérieurs hiérarchiques et les rivaux.

    Non difert videre et audire. « Il n’y a pas de différence entre dire et voir » écrivit Saint Augustin. Mais pour cela, il faut que quelqu’un voit la couleur des mots qui se disent, les signifiés refoulés et cela pour que cela s’entende et délivre l’angoisse : dans le cas de l’obstétricien, celle du viol paternel, toujours imminent sous la forme du traumatisme sexuel présent dans toutes les structures.

    Je viens de décrire le poème à deux de l’acte analytique qui met à jour les couleurs cachées de la vie, celles de l’enfant éternel.

    Dire, c’est voir. Lorsque nous parlons, nous faisons toujours des comparaisons. Telle chose nous fait penser à telle autre chose que nous voyons. Lorsque nous voyons un ciel bleu, nous pensons à d’autres bleus que nous avons vus. Notre pensée est adjectivée par des « comme ». Telle chose est « comme » telle autre vision et cela nous vient automatiquement en parlant. Pourquoi existe-t-il une telle contrainte automatique à faire des comparaisons, c’est-à-dire à faire rimer chaque sensation avec une autre, comme si nous étions des poètes ? Je dirai que c’est l’angoisse de l’inceste qui nous pousse à comparer, à rimer : c’est le secret de la répétition. Wiederholungswang. Si nous regardons un ciel bleu sans faire de comparaison, il risque de nous avaler : nous sommes aspirés par lui dans une dépersonnalisation. C’est une angoisse de l’inceste contre laquelle la poésie est une arme. Nous étions perdus et brusquement nous nous retrouvons grâce à cette poésie d’une image qui rime avec une autre. Nous étions hors de nous et brusquement nous sommes dedans.

    Deux vers mis en parallèle, ou même un simple mot qui condense deux images provoquent un tel retournement enivrant. C’est une répétition qui fait de l’infini un monde intérieur. Le vers qui sonne fait du visible une illumination interne.

    Cela peut être grâce au choc de deux assonances, d’un certain rythme d’une évocation qui à elle seule surclasse la dépersonnalisation des pulsions. Car les pulsions veulent mourir, et nous avec elles.

    Ce n’est pas une description en elle-même qui est poétique, mais sa mise en contrepoint avec la musique d’autre chose. Les choses vues sont entendues sous l’angle de leurs comparaisons c’est-à-dire de la mise en parallèle du visible et de l’audible qui sonnent ensemble.

    C’est ainsi dans ce poème de Hopkins « La mer et l’alouette ».

    The sea and the skylark.

    On ear and ear two noises too old to end

    « Dans l’oreille sans fin deux sons trop anciens pour mourir

    Se gravent : d’un côté la marée qui se rue au rivage,

    Rouleau qui croule, ou basse berceuse, ou lourd tonnerre,

    Fréquente-la tant que la lune s’use et s’achemine. »

    Hopkins dit qu’il y eut d’abord « deux sons trop anciens ». Il a écrit ailleurs dans ses carnets : « La seconde note du coucou semble plus proche que la première » : c’est le souvenir qu’au début, il y eut d’abord deux syllabes. Le coucou est le nom d’un oiseau en anglais et en français. C’est ici que j’attire votre attention sur la plus courte des répétitions sonores, sur la plus courte des poésies que font tous les enfants du monde lorsqu’ils disent « maman » et « papa ». C’est une mise en parallèle sonore qui leur permet d’intérioriser ce qui autrement les aliène. C’est une première poésie universelle qui les libère de l’Inceste. La voix ouvre une brèche en se répétant. C’est un trou de serrure où se voit un monde qui n’est plus au loin, mais à l’intérieur. Les deux syllabes du poème d’enfance se répètent sur place avant de sonner avec le visible. La répétition sonore appelle des choses visibles et d’abord le visage des parents qui parlent par leurs yeux. N’importe quel mot vu sous l’angle de la poésie se dédouble en images. Au moment d’une sorte d’excarnation aliénant toujours virtuelle dans la langue comme sa faute native, la poésie de l’incarnation succède.[1] Le chant du coucou est fidèle à la musique d’enfance de « maman » et de « papa » – Dans le poème d’Hopkins le visible et l’audible se juxtapose en double sonore de la vision : de la mer et de la lune. « La mer se voit, l’alouette s’entend. La mer est infinie, le chant est un instant. Lorsque Hopkins les met ensemble, il retourne l’infini en lui. Il y faut deux yeux qui regardent pour la lune – tandis que l’oreille entend le bruit de la mer.

    Dans son poème, Hopkins juxtapose « la marée qui se rue au rivage », et deux vers en dessous : « la lune s’use et s’achemine ». La vision de la lune sonne avec le bruit des vagues : c’est mettre à l’intérieur ce qui hante l’extérieur : selon un mouvement libérateur. Ce n’est pas seulement voir une image, mais en même temps entendre autre chose. Lorsqu’une image visuelle se retourne à l’intérieur sur une image auditive : elle intériorise l’infini en une résonnance ponctuelle, intime. C’est le moment où voir et entendre s’égalise : Videre et audire non differt vu et entendu en même temps. C’est Voir en Voix intérieure. Je dirai que c’est le même événement fulgurant qui se produit en analyse. Dans le poème à deux de l’acte analytique, l’apparition d’une Einfall amène à l’associer à quelqu’autre chose qui l’approprie.

    Cela peut être une vision avec deux yeux : un pour la mer, un pour la lune. Ce sont deux parallèles, mais comme le dit Euclide, ces parallèles – qui partent en ligne droite ne se rejoignent jamais. Chacun peut pourtant voir qu’elles se rejoignent, mais personne ne peut rejoindre ce point sur l’horizon. Sauf lorsque la voix retourne le point de perspective à l’intérieur, et fait du poète une sorte de maître du monde et de sa vie. Il vient de retourner l’infinité de l’espace (qui est à dieu), en la ponctualité de son temps humain.

    Saint-Augustin a distingué le « langage du matin » – c’est celui des anges qui communiquent entre eux par images – et le « langage du soir », c’est-à-dire la parole habituelle qui discourt et enchaîne des signifiants. Le « langage du matin » est celui de la vision. La vision reste une étrangère tant qu’elle n’est pas échangée, comme elle l’est dans l’acte analytique. C’est pourquoi les anges se parlent par images alors qu’ils savent déjà tout. Sans cet échange de la vision, le « langage du soir », fabriqué avec une prose audible et raisonnable – alphabétique – resterait lettre morte.

    Les anges tiennent un discours silencieux : leur destinataire n’entend pas une parole, mais – si ce n’est pas déjà trop dire : il entend une vision qui – une fois assurée la présence de son destinataire – ouvre les yeux. De la voix au voir : l’écoute du matin se résorbe en cette vision qui diffracte aussitôt en ses multiples connexions : ce sont les mêmes routes que celles de « l’association libre », ou celle de l’écriture automatique. Elles communiquent à grande vitesse, et s’associent au plus vite à d’autres images. C’est une connaissance d’avant la parole. C’est déjà un travail de l’intellect. Locutio angeli in intellectuali operatione consistit, écrivit Thomas d’Aquin dans De Veritate[2]. L’opération associative est bien celle de l’intellect, mais elle opère grâce à une vision préalable, de sorte qu’entendre et voir ne diffèrent pas non differt audire et videre[3]. Comme l’écrivit l’Aquinate, ce genre de transmission procède sous la forme d’une illumination pour l’Esprit qui le reçoit – quia vero veritas est lumen intellectus : elle file de l’illumination à l’intellect.[4] C’est bien le flash d’une discrète hallucination visuelle qui propulse la voix vers la parole, si l’on en croit le Docteur Angélique. L’irrationalité poétique commande la rationalité prosaïque.

    Lorsqu’un analysant rencontre un analyste grâce auquel il fait rimer ce qu’il dit avec ce qu’il voit, il faut qu’il le dise à voix haute, car c’est seulement la musique des mots qui est connectée à la vue. C’est un petit arrangement entre pulsions qui se cognent et font des étincelles. C’est le moment hyperclair Überklar d’une séance.

    [1] Yves Bonnefoy, Le Nuage Rouge, p. 344.

    [2] Patrologie Cursus completus…series secunda…Patrologie tomus Petri Lombardi nec non Divi Thomae Aquinatis…, Jacques-Paul Migne, Petit Montrouge, 1845, qu9 à 4.

    [3] (id)

    [4]Somme Théologique I 107.2


     

    Presentación realizada en el Coloquio Internacional convocado por la Escuela Freudiana de Buenos Aires, la Escuela Freudiana de la Argentina, la Fundación Europea para el Psicoanálisis y Mayéutica- Institución Psicoanalítica “La voz y la mirada en la experiencia del análisis” realizado en Buenos Aires los días 22 y 23 de marzo de 2019.

  • En un clin d’œil / Horacio Manfredi

    En un clin d’œil / Horacio Manfredi

    «L‘état de vigilance d’Orwell construit également un domaine du regard. Le Big Brother est omniprésent comme un regard sur l’écran télé. Il voit tout sans être vu.
    La répression est exprimée sous forme de regard. » Byung-Chul Han (2016:79)

    C’était Lacan qui introduisit le regard et la voix en tant qu’objets a, en les ajoutant aux objets pulsionnels freudiens : orale, anale et « l’objet » phallique.

    C’est par l’action de l’Autre et à partir de l’Autre que, lors du parcours pulsionnel, le corps devient érogène et ses frontières peuvent être délimitées achevant la satisfaction partielle de la pulsion.

    Quelle est l’importance du regard dans le processus de subjectivation ?

    Il s’agit de placer le regard avec sa valeur fondatrice dedans la relation dont le sujet établit avec l’Autre. Il est alors possible de conjecturer deux moments logiques : un premier moment où le regard de l’autre constitue la matrice nécessaire pour la libidinisation du sujet en tant que formateur dans la composition du soi [Je], tel que Lacan le propose dans « le stade du miroir » (1949:11). Installé l’enfant d’abord comme moi idéal, ceci donnera cette matrice qui permettra le développement des futures identifications secondaires.

    Dans un deuxième temps fantasmatique, l’imago est impliquée dans la construction du parlêtre, «en oubliant» le sujet qui, lorsqu’il regard, il a déjà été regardé par l’Autre. Ce niveau initial d’aliénation nécessaire fonctionne dans le meilleur des cas, comme le porteur d’une satisfaction qui mettra en jeu dans ses fantasmes, traces d’une histoire qu’elle a construit. Rappelez-vous que Freud a définit la fantaisie comme des « restes des phrases vues et entendues ».

    Assoun dit que :

    Le regard survit dans l’œil pour accomplir la fonction d’objet érotique. Tel est l’autre, l’objet que je convoite, celui que je ne peux pas me contenter de voir : il faut que je regarde, il exige de moi un regard. L’autre veut que je regarde. L’hystérique couvrira les dépenses. (Assoun, 2004: 29)

    À partir de Trois essais… (Freud, 1905:117) au sujet des sources de la sexualité infantile, Freud accorde un rôle superlatif aux pulsions partielles en soulignant l’importance du plaisir de voir (Schaulust) et du toucher, en les distinguant de la perversion.

    Dans la perversion, dont l’aspiration consiste à regarder et à être regardé, une caractéristique étonnante émerge, dont nous devrons nous occuper avec une plus grande intensité, à la suite de l’aberration qui suit, à savoir: le but sexuel est présenté sous une double configuration sous la forme actif et passif. (Freud, 1905: 143)

    Se référant à l’objet, il signale que celui-ci suscite l’excitation, «le charme», utilisant le terme Reize, lié à un objet qui a la possibilité de provoquer l’attraction en tant qu’objet visuel, situé dans le jeu actif-passif, regarder-être regardé.

    L’expression “His majesty the baby” place l’enfant en tant qu’objet cause du regard. L’histoire d’une mère, se référant à son fils comme “la prunelle de mes yeux” parle d’un corps qui fonctionne comme l’idéal du moi.

    Par excès d’amour permanent face à la jouissance, la mère contrôle chacun de ses mouvements avec son regard. Elle construit au fur et à mesure un objet impuissant voire  marqué  par  la  paranoïa  d’un  regard  qui  l’attrape  et  ne  lui  permet  pas d’atteindre la rupture du voile aliénant. Rappelez-vous du film de Woody Allen « New York Stories », l’image sinistre de la mère apparaît dans le ciel en parlant à son fils comme le super-ego.

    Dans la cécité hystérique, nous trouvons une autre façon, á travers laquelle le sujet tente à se soustraire du champ scopique. dans son ouvrage sur la perturbation de la vision psychogène selon la psychanalyse, Freud, (1910:205) localise la vue comme un organe de double fonction. Se référant à la cécité hystérique il propose que

    «Ceux qui en sont atteints ne sont aveugles que pour la conscience, dans l’inconscient, ils voient. « (Freud, 1910:210)

    Une patiente, avec plusieurs années d’analyse mais résistant à passer au divan, a besoin de contrôler, voir l’analyste et fondamentalement ÊTRE REGARDÉE. Elle a été le protagoniste d’un grave accident de voiture lors qu’elle s’était endormie au

    volant dans son retour à la maison. Elle s’est écrasé sur la rambarde et s’est réveillé par le bruit de l’impact. Elle raconte dans la séance : j’ai failli mourir. … en un clin d’œil…

    Elle ne se souvient pas de ce qui précède l’accident … Sauf que, avant de partir, elle a  croisé  un  homme,  «un  ami»,  qui  d’habitude  s’adresse  à  elle  “d’un  regard amoureux” et avec qui elle entretient des discussions sympathiques sans aller au- delà. Elle raconte que, lors de la dernière réunion avec lui, avant l’accident, elle s’était  beaucoup  angoissée  parce  que,  comme  elle  l’exprime,  le  regard  de  cet homme est très fort et lui fait se sentir vulnérable.

    Lors des séances elle dit qu’après tant d’années de mariage, elle ne pourrait jamais tromper son mari, homme avec qui elle ne maintient pas de relations sexuelles, depuis longtemps. Un mari qui ne la regarde jamais et qui l’ignore, entraînant une souffrance et un tourment permanent qu’implique pour elle la maltraitance dont elle est soumise.

    Face á «son ami» elle se montre séductrice, mais quand il s’approche à la recherche de quelque chose de plus, elle fuit son regard et quitte la scène. Entre se montrant et s’en fuir elle trouve une satisfaction substitutive, il ne s’agit pas d’accéder à l’offre de rencontre avec «son ami» ou de se séparer de son conjoint pour qui elle n’opère pas comme un objet de désir.

    Quelque chose de mortifère est installé dans ce jeu; ce qui a commencé comme une sorte de divertimento y provoque l’irruption d’un malaise très marqué. Elle dit que dans l’instant qui a suivi l’accident, il n’y avait personne sur la route, elle était seule avec l’angoisse d’avoir fait quelque chose qu’elle n’aurait pas dû faire: elle dit de conduire avec sommeil, quelque chose qui n’aurait pas dû être fait, l’interdit, le rêve!

    Quel est le charme, la Reize, de ce jeu? Était-ce un passage à l’acte manquant, en guise de punition pour la culpabilité de jouer le fantasme de tromper son mari? Son rêve n’était-il pas de souhaiter qu’un homme sur l’autoroute la “voie”, la tire de son tourbillon et l’élève à un niveau de jouissance orgasmique?

    Désigne Assoun :

    Par conséquent, la Pathologie hystérique du regard, est donc révélatrice de la tentation hystérique chroniquement présente dans l’érotisme du regard : virtualité

    daspiration par l’objet qui pétrifie les compétences visuelles. Qui trop embrasse, mal étreint et ce qui regard trop… finis par ne rien voir.

    À cette période, ses yeux, sont précisément touchés par une maladie auto-immune qui nécessite une attention permanente en ophtalmologie … c’est la pire chose qui puisse m’arriver, ne pouvoir pas voir !!!

    […] Cette solidarité entre le regard, comme un fading du sujet et son objet, est un  témoignage  de  l’étrange  glissement  sémantique  qui  permet  de  se  qualifier «daveugle» non seulement ce qui ne voit pas, mais á l’objet qui ne se voit pas. (Assoun, 1995:31)

    Il existe en chacun de nous «l’angle mort oculaire» appelé scotome par le discours médical. Son étymologie vient du grec ancien : ténèbres, l’obscurité et est définie comme une zone de cécité partielle, temporaire ou permanente. L’angle mort, angle qui n’est pas perçu par le sujet, est également appelée scotome négatif ou scotome physiologique. Il se réfère à des sujets qui ne sont pas affectés par une pathologie, n’ont pas des blessures sur le nerf optique ou de la rétine. Tout n’est pas possible d’être «vu».

    Dans le dessin comme dans la peinture, les traits sont généralement établis par rapport à ce qu’on appelle le point de fuite dans le plan. Lieu de convergence d’où s’ordonne la perspective qui sert à donner de la profondeur á l’oeuvre d’art. Qu’advient-il du regard dans la création picturale? Est-ce une peinture sur mesure qui permet de reconnaître l’Autre? ou est le produit d’un besoin intime de couvrir le tissu qui, comme dans l’écriture de la page blanche, laisse le sujet face à un vide menaçant.

    En ce sens, la peinture agit comme le voile d’un manque structurel et l’acte même de la peinture produit une satisfaction, au-delà des valeurs esthétiques pouvant représenter “les beaux arts” pour un temps donné.

    Selon Freud l’oeuvre d’art et son succès deviennent une réalité quand la société donne á celle-ci une valeur spéciale, en calmant et apaisant le pur manque, bien que son contenu soit troublant, comme par exemple la douleur et la souffrance qui apparaissent sur les visages des peintures de Goya.

    Lacan (1964) se pose une question au niveau du séminaire XI: Qu’est-ce qu’un tableau? Qu’est-ce que le regard est mis en jeu pour se perdre dans la production d’une œuvre qui fonctionne comme le voile d’un manque? Cela nous amène à nous poser la question suivante: si le regard est en jeu dans la peinture, qu’en est-il du champ scopique?

    Quel  rapport  le  tableau  entretient-il  entre  le  moment  de  voir  et  le  moment  de conclure, tandis que le coup de pinceau coagule le temps de compréhension? Lacan le propose comme un moyen de Désir á l’Autre, au bout duquel se trouve donner-á- voir. (Lacan, 1964: 122).

    Lors de la conclusion de son tableau, l’artiste capte un instant où la distance avec sa production est raccourcie et c’est son regard qui repose sur une toile qui ne lui appartient plus. D’une certaine manière, il est surveillé par l’oeuvre. Si au début il y a quelque chose d’énigmatique qui le pousse à peindre, il se passe encore beaucoup de choses au moment de la conclusion. C’est là, dans ce mélange de satisfaction et de jouissance, où se croise quelque chose d’inexplicable qui ne permet pas de dire pourquoi il a terminé: seulement “ça y est”.

    Au début, il est motivé par le désir d’une création guidée par la palette. Le temps nécessaire à la compréhension apparaît comme un deuxième moment par rapport au moment de la conclusion. Le “ça y est” a une valeur de fermeture, d’acte de coupure d’un moment d’inspiration où le temps s’arrête.

    Ce qui est capturé dans un pinceau dépasse l’artiste. L’oeuvre installé sur le marché est exposé au jeu des valeurs du fétichisme de la marchandise.

    Même dans le vague, disons que l’oeuvre d’art procure la tranquillité, réconforte les gens … pour qu’il procure une telle satisfaction, il doit nécessairement être présent aussi sous un autre angle – qui procure une certaine tranquillité à leur désir de contempler … incite les gens à la renonciation. … apparaît-il une certe fonction de doma-regard (Lacan, 1964: 118).

    Faire d’une tâche un tableau, c’est la possibilité de produire une satisfaction d’un autre ordre, différent de la formation réactive due au caractère non refoulé de la libido. Nous pouvons inclure sous cette idée la valeur sublimatoire qui, en tant qu’acte, agit dans la possibilité de faire quelque chose avant la toile vierge. Nous parlons d’une jouissance qui ne se termine pas dans l’acte même de sa fin. Le pari est répété et sert de cause à de nouvelles productions.

    Dit Gérard pommier, dans son texte “QU’EST C’EST QUE LE “REAL”

    L‘homme se crée en créant. Ce qu’il voit à l’extérieur n’est plus son miroir passif, mais un clone né de ses mains. Le réel vient de l’angoisse de castration, qui met les êtres parlants sur leurs pieds et les pousse vers l’avant sans qu’ils en sachent trop vers quoi. […] Celui qui crée n’est plus créé, est un créateur (Pommier, 2004: 154-155)

    Ce n’est pas toujours le cas, il y a aussi des peintres pour qui, loin d’être la peinture ce qui atténue la douleur de l’existence, elle les confrontent au mortifère de la pulsion de mort, non liée.

    Quels  sont  les  effets  sur  le  peintre,  lorsque  la  tâche  qui  couvre  un  trou,  qu’il considère comme sublime, ne peut pas être reconnue par d’autres? Qu’en est-il de l’absence d’un Autre initial qui se met à jour?

    L’état de désracinement de son acte sublimatoire meurt avant la naissance. Il est déjà tard pour un temps qui a été exclu et ne peut plus être noué par un effort subjectif. Le solipsisme de son acte créateur le renvoie dans cet état de désaraicinemet dans lequel aucun rétablissement n’est possible.

    Une relation est établie entre “le sublimatoire” de la création et le bord masochiste impliqué par la proximité du thanátique.

    La liste des peintres qui se sont suicidés est longue: Oscar Domínguez en 1957, artiste surréaliste influencé par Picasso. Dora Carrington, Richard Gerst et Vincent- Van-Gogh, parmi autres, se rendent compte qu’une tâche ne trouve pas toujours un cadre qui la contient.

    Dans le cas de Van-Gogh, (au-delà de la controverse sur le fait qu’il s’agisse de suicide ou de meurtre), il n’a pas pu vendre ni même un des près de 900 tableaux, non plus a-il acquis une reconnaissance sociale. Ce n’est qu’après sa mort par les démarches mises en place par son frère Théo, que ses peintures ont été valorisées. Van-Gogh ne pouvait pas créer un lien social; l’acte créateur de ses peintures ne faisait pas nœud pour soutenir son existence.

    La peinture cherche à couvrir un trou, le tissu blanc face au réel, perturbe la tâche qui tente de le recouvrir. Pour Picasso, le meilleur tableau était celui qu’il allait peindre, soulignant la nature éphémère de son acte créateur.

    Dans l’attitude de la psychanalyse, suivant les pas freudiens en matière d’art et d’une oeuvre esthétique, nous choisissons d’être prudents.

     … reconnaît son élucidation comme l’un de ses” objets les plus attrayants “, en revanche, déclare se taire sur l’origine de” la capacité de créer “et abandonne le pouvoir créateur à son propre mystère. Par conséquent, son intervention est prudente: elle ne modifie pas la pratique, mais se consacre plutôt à indiquer la trace du désir dans la création … précisément à cause de son affinité intime, semble ici trouver la psychanalyse, à en juger par la sobriété du discours freudien, la limite d’un désir qui devient sujet – dans l’expression esthétique – alors qu’il l’aborde comme un objet “(Assoun, 1997: 105).

    L’œil, en tant qu’instrument, acquiert de la valeur parce qu’il dépasse le cadre physiologique, inscrit le regard dans le circuit du désir et en donnant à voir ce qui parle en partie du plaisir, d’un regard qui ne s’épuise pas, mais que la painture apaise   parfois.   Lacan   dit   en   prenant   comme   référence   le   tableau   “Les ambassadeurs” de Hans Holbein

    La perspective géométrique est une question de démarcation de l’espace, pas de vue. […] C’est pourquoi il est important de rendre compte de l’utilisation inversée de la perspective dans la structure de l’anamorphose (Lacan, 1964: 92-94).

    Il introduit avec l’anamorphose ce qui est initialement présenté comme un point déformé  sans  signification,  mais  qui,  selon  la  position  d’où  se  situe  le  regard, émerge de l’occulte: le cadavérique. Il y a quelque chose en relation avec le sinistre qui est joué dans la peinture de Holbein comme un voiler-dévoiler. Une ombre s’interpose entre les personnages du tableau et le sujet qui regarde le tableau de manière perpendiculaire.

    Pour conclure, peut-on dire qu’est ce qu’un tableau? Question sur l’impossible, intersection du personnel dépouillé au moment de la création et qui en dit beaucoup plus que ne l’imaginait son auteur. Il est porté par la peinture, où la palette est le représentant d’un rêve qui s’éveille par les couleurs qui la surprennent, sur le chemin d’une trace qui se donne à être vue, face un autre qui qualifie la peinture selon son propre regard.


     

    Presentación realizada en el Coloquio Internacional convocado por la Escuela Freudiana de Buenos Aires, la Escuela Freudiana de la Argentina, la Fundación Europea para el Psicoanálisis y Mayéutica- Institución Psicoanalítica “La voz y la mirada en la experiencia del análisis” realizado en Buenos Aires los días 22 y 23 de marzo de 2019.

     

  • Comment le regard vient aux enfants par la voix / Hélène Godefroy

    Comment le regard vient aux enfants par la voix / Hélène Godefroy

    Pour parler du « regard » et de la « voix », j’ai choisi le fantasme !

    Pour moi, le fantasme c’est un nouage qui se construit entre l’affect et l’image… Le fantasme c’est une représentation (non consciente), une image qui parle au sujet (ça lui parle, -> ça a du sens pour lui). C’est la traduction de sa propre pensée par l’image (…comme dans les rêves).

    Le fantasme a une fonction structurale. Il est toujours à mi-chemin entre pulsion et désir :

    À la fois ça permet au sujet de jouir d’une pensée transgressive (qu’il s’interdit)… / À la fois ça le divise, en le mettant justement à distance de son corps pulsionnel (dont le fantasme permet justement le refoulement).

    Comment se construit le fantasme ?

    Le fantasme c’est d’abord une hallucination qui se déplie dès le départ… dès le 1° cri de l’enfant (c’est même la propre voix de l’enfant qui en permet le déploiement).

    Comment ?

    Sa mise en route, sa primo-formation, il la tire de la pulsion qui s’éveille (qui s’éveille tout d’un coup à l’insu du nouveau-né). -> lui, il n’a rien demandé (sinon, juste à retrouver un état de non tension)… Sauf que, en lui donnant les soins, sa mère forcément elle le met en tension : elle lui éveille sa pulsion. Même si ses gestes sont pleins d’amour, ses sollicitations ça le bouscule. L’enfant, immergé dans le champ maternel, est débordé par des sensations multiples, et donc par sa propre excitation, sans pouvoir en éprouver les bords. Et donc, ça crée l’angoisse.

    C’est loin d’être confortable….

    Son corps est en permanence en état d’effraction…! C’est sa propre pulsion qui le traumatise. C’est même Le traumatisme originaire ! Tout traumatisme futur (quel qu’il soit !) prend racine là… dans la propre pulsion de l’enfant.

    ((C’est même peut-être pour ça que les bébés dorment beaucoup : ils ont besoin d’évacuer par le rêve ces 1° moments traumatisants …D’ailleurs, je suppose que l’image, la perception s’ébauche en premier par le rêve !)).

    Et, lorsque l’enfant est éveillé, le fantasme (originaire) prend le relais du rêve…et se met en action, justement pour tenter d’éponger ce pulsionnel qui fait effraction et angoisse. Le fantasme, c’est une prise en charge psychique de l’effraction. …Ça vient amortir le choc de l’excitation et sa dimension imprévisible !

    Comment ? …En créant, à partir de ses multiples sensations, une représentation !

    À ce stade précoce, la représentation se constitue pour permettre d’absorber la réalité traumatique.

    -> Comme l’exemple de l’hallucination du sein (un sein qui est absents dans la réalité), mais dont la représentation se pointe pourtant au moment où l’enfant le désire -> Il voit pour la 1° fois (le regard se met à voir), c’est-là que la 1° image s’agrafe au regard (c’est l’image d’un fantasme) -> avec précisément cette hallucination-là !

    Le fantasme se situe à la pointe du regard -> c’est un filtre ! …Un filtre subjectif de la perception, …une sorte de garde-fou !

    Cette perception (que ses 1° sensations ont poussé à créer), ça va permettre (à l’enfant) de maîtriser son traumatisme. Ça va mettre des bords à son propre flux pulsionnel. …Au lieu de le subir, il va, par la voie(x) visuelle, (par ce montage scopique), le mettre à distance. Et ça va lui permettre de cibler la cause de ses angoisses.

    Comment ça se met à distance ? Ça se fait en 3 actes !

    -1) D’abord grâce au « saut de la pulsion, du soma au psychisme ».

    L’enfant rejette (hors de son champ corporel) cette excitation sans limite, ce « trop » de réel pulsionnel. Il rejette son propre monde incestueux …il l’expulse !

    Et ce qu’il projette (hors de lui) se réinvestit dans le montage visuel. -> Ça devient des perceptions (des images). C’est tout le montage scopique (…ça vient de l’intérieur, mais c’est projeté en dehors)

    Par exemple, ces 1° représentations vont progressivement prendre à leur compte ce pulsionnel qui angoisse, et donner à cette angoisse « scopiquement » des contours. …Les contours d’un Autre qui va présentifier ce qui persécute l’enfant. L’effet traumatique de la pulsion est projeté du côté de l’Autre.. -> l’Autre qui devient, pour le coup, une sorte de grand-Autre tout puissant, et qui fait fonction d’emprise.

    Cet Autre c’est quoi ? C’est la 1° identification -> c’est la perception d’une présence extérieure, un amalgame archaïque (entre père et mère), une sorte d’Altérité que l’enfant investit, lui-même, de sa propre pulsion.

    Du coup, cet acte de rejet pulsionnel, ça va aider l’enfant à se différencier de la fusion maternelle, donc à se diviser …en l’extériorisant de lui, et en lui mettant des formes perceptives.

    -2) Mais pour assurer cet écart visuel (donc la division), un levier est nécessaire :

    -> là, la voix joue un rôle..

    Déjà, elle est elle-même la division de la pulsion orale…! La voix est à la fois un objet pulsionnel et un dispositif de conversion. Dès le départ, la pulsion orale se convertit.

    -> De l’absorption de l’objet oral, elle se convertit (en sens inverse) en voix qui émet, qui expulse l’objet oral métabolisé …L’enfant avale, accueille impuissant ce qu’on lui donne (le lait, l’amour, l’environnement et ses aléas) ! Mais son cri permet de mettre une limite à l’excès, et participe à l’expulsion de celui-ci !

    La voix a donc 2 fonctions : 1°) la voix, pour le nourrisson c’est comme une soupape, -> une sensation interne qu’il expulse par la bouche !! 2°) Il y a une sensation interne qui pousse l’enfant à l’expression… La poussée pulsionnelle (son monde incestueux) pousse à faire entendre sa voix !  …il le pousse vers l’envol du langage …et donc sur celui du refoulement.

    En fait, c’est le débordement d’excitation qui met en route le vocal. …À ce moment-là, c’est la voix de l’infans ! …Il n’y a pas encore la parole, mais il y a la division.

    Tout excès d’excitation, éprouvé en interne, est relayé par la pulsion vocale et repoussé à l’extérieur -> pour être réinvesti à distance dans le champ de la perception …c’est comme ça que se construit le fantasme (le filtre subjectif !)…

    Pour se défendre de ce corps pulsionnel, qui s’éveille à son insu et lui provoque des angoisses, l’enfant n’a comme seule défense soit les symptômes, soit dormir et rêver, soit la voix (en préambule du langage) -> du coup, il pleure !

    En gros, l’enfant construit son monde, (son mode psychique)…son monde fantasmatique …son grand Autre imaginaire qui le persécute, et en même temps, auquel il est tout de suite attaché, …en ciblant par son cri ce qui l’encombre, le traumatise et l’angoisse.

    -3) Cette mise à distance actionne le 3° acte.

    Je disais que le regard c’est une mise à distance de la pulsion, et que la voix est la dynamique projective, qui a un rôle de levier et qui permet cette délivrance (cette mise à distance). Le fantasme, c’est le produit de ce nouage (d’une collaboration, qui s’opère entre le regard et la voix), qui acte une division !

    Et justement, cette libération vocale (ou orale) révèle que le fantasme, qui se forme hallucinatoirement, peut, dès le départ, se renverser.

    Donc, Le fantasme c’est une 1° division qui forcément en appelle aussitôt une seconde :

    => ça se retourne ! …la voix, en libérant, en rejetant, en expectorant la pulsion « attachée au corps », retourne en même temps le fantasme en son contraire. Le parricide, ça commence déjà-là ! ((Je dis parricide, mais il s’agit d’abord du meurtre de la Chose…qui va frayer les 1° traces du parricide))

    (((on sait que la satisfaction pulsionnelle a une double polarité -> soit elle se satisfait sur un mode passif, soit sur un mode actif)))

    Du coup, très vite le bébé expulse ce qu’il subit à son insu… et met des limites au fantasme d’un Autre psychique (qui persécute !). En criant, il stoppe sa dynamique, et donc met un frein à son emprise ! …Plus il l’interpelle, plus il le perçoit, plus il le maitrise…psychiquement.

    Il va progressivement mettre en œuvre des petites actions fantasmatiques, qui vont constituer (tout au long du développement de sa structure) les prémices du parricide. Comme par ex : les refus, ses résistances à l’Autre, ses oppositions … quand il apprend à dire « non ! ».

    Quand, à la place des pleurs, il va émettre des sons, il va babiller, …quand il va s’approprier sa propre voix (à lui)… quand il va balbutier les tous premiers mots avec sa propre tonalité à lui (…se détachant de la Tonalité des mots maternels), …au moment-même où il entend par lui-même ses propres sons, ses propres mots, son propre timbre vocal (tout en les prononçant à l’adresse de l’Autre -> c’est-là où il entre dans Le registre symbolique…(qui est toujours un registre privé, singulier), et c’est-là qu’il inaugure la base du futur fantasme parricide.

    En résumé, tout au long du développement de la structure, le fantasme originaire (qui met en mouvement la pulsion scopique) subit (lui-même) des petits moments de renversement…(qui stoppe l’étendue d’une angoisse qui serait immergeante, voire mortifère si l’enfant ne criait pas !)

  • La voix en trompe-l’œil; l’évitement de la voix nue / Claire Gille

    La voix en trompe-l’œil; l’évitement de la voix nue / Claire Gille

    Combien d’hommes profondément distraits pénétrèrent dans des Trompe-l’oeil
    et ne sont jamais revenus.
    Jean Cocteau (Les enfants terribles 1929)

     

    L’appel, l’appel à l’autre comme l’appel de l’autre, inscrit la voix dès le premier cri dans une trajectoire qui fait lien dans un couple invocant-invoqué. Voix qui cherche son autre et scrute ce visage penché vers lui ou absorbé ailleurs. Voix qui tente d’allumer un éclat dans le regard, et déclenche ainsi une réponse scopique en attente d’une réponse vocale. Mais il arrive que voix et regard soient volés en cours de route, et comme la lettre volée, ne trouvent jamais leur destinataire. L’adresse reste alors lettre morte et esquisse le premier « pas de deux » du symptôme.

    Du clin d’œil discret mais illusoire qui institue l’érotomane, au tape-à-l’œil ravageur du théâtre hystérique, la voix se travestit pour échapper à sa nudité. Il lui arrive même de se décrocher de la parole et du corps : fantôme hallucinatoire qui s’inscrit en orbite autour du sujet psychotique dévasté par ce harcèlement « venu de nulle part ». Entre rature et parure de la parole, la voix vacille ou s’exhibe dans la rencontre avec le désir de l’Autre. À ce jeu de dupes orchestré par le semblant, comment déjouer ce trompe-l’œil, ce trompe-l’écoute où s’épuise le sujet ?

    Le trompe-l’œil est, comme son nom l’indique, destiné à tromper l’œil. Il n’est pas que l’apanage du Baroque et on le trouve évoqué par Pline l’Ancien[1] dès l’Antiquité dans les fresques et mosaïques. La Renaissance et le Maniérisme vont amplifier ce phénomène ; le Baroque le pousse au paroxysme grâce à l’usage de la perspective et du clair-obscur. Les temps modernes y adjoignent les effets d’optique, les jeux d’illusions visuelles, l’art de l’anamorphose. Un objet peut en cacher un autre, et provoquer l’Unheimlich : c’est un jeu de cache-cache avec le regard, une duperie venant distordre l’image pour perturber la perception.

    Les illusionnistes, passés maîtres dans l’art du faux semblant, se mettent en marge de la réalité et de la vérité. Au lieu de faire de l’illusion au sens noble freudien[2] le premier pas vers la vérité, ils viennent détourner d’elle ceux à qui ils s’adressent. L’illusion est à la vérité ce que le fantasme est au désir : le premier temps, l’embrayeur. En musique, nous dirions l’anacrouse. Or quand l’art fait symptôme, c’est que ce premier temps s’enkyste, se marque d’un point d’orgue. L’art s’arrête alors à l’artifice, l’illusoire. Pour le Lacan du Séminaire XXIII Le Sinthome, l’artifice c’est « un faire qui nous échappe. C’est-à-dire qui déborde de beaucoup la jouissance que nous en pouvons avoir […] Joyce […] est un pur artificier […] ce qu’on appelle aussi bien un artiste[3] » . Auparavant dans le Séminaire XIII L’objet de la psychanalyse, Lacan avait situé l’artiste dans son rapport au fantasme qui « peut être appelé à apparaître en quelque façon dans le tableau[4] ».

    Dans le tableau, le peintre a posé et déposé son propre regard : regarder le tableau, c’est se trouver face à face avec le regard de l’artiste qui s’y trouve inséré, incarcéré. Le tableau devient ainsi prison pour le regard, et piège à regard. L’œuvre musicale est-elle un piège à voix ? L’oreille du compositeur préexiste à l’écriture de la partition ; c’est parce qu’il hallucine en quelque sorte l’objet de son écoute, qu’il peut s’en saisir et venir l’incruster dans l’écriture musicale. Jouer de la musique, c’est opérer un transfert de l’œil déchiffrant la partition à l’oreille entendant la musique, avant même que les instruments ou la voix l’exécutent. Le musicien nous ramène au temps d’avant lalangue, avant que la parole soit venue faire coupure dans l’inarticulé et le non-sens des sons. C’est le temps du cri et de l’appel, à l’aube de la pulsion invocante.

    C’est ce qu’illustre Marguerite, Diva de pacotille du film de Xavier Giannoli (2015) qui chante magistralement faux ; sa voix est défigurée par l’absence de regard désirant de l’autre. Elle cherche un point d’appui, un appel à être, dans le regard de l’autre. Car comme l’écrit Pascal Quignard dans « La Sirène et le miroir fêlé[5] », « il y a cri au cœur du regard ». Mais dans ce film, le regard de Georges son mari joue la dérobade, d’une fausse note scopique à l’autre, jusqu’à ce qu’il se risque dans une rencontre sans faux-fuyant. Et c’est alors que Marguerite redressera sa voix sur le chemin de la justesse.

    L’objet a, l’objet agalmatique qui vient causer le désir, vient appâter la pulsion, l’attise l’attire, faisant du sujet, traversé par ce pulsionnel, un otage pris au piège, pris aux rets de ce trompe-l’œil, de ce piège à regards et à oreilles. Toute musique est un piège à voix (Jean-Michel Vives), un piège à oreille.

    Mais un voile sépare le sujet de son objet et son au-delà qui est le rien. C’est ce qu’illustre Lacan dans son Séminaire IV La relation d’objet[6].

    Image Gille

     

     

     

    Cette fonction du voile est double : à la fois montrer et cacher la nudité de l’objet, autrement dit, travestir le manque. Interposé entre moi et mon autre, l’écran donne à l’être le visage du rien. L’image qui se donne à voir est une tromperie, un voile masquant l’image qui se trouve derrière. Le voile, c’est aussi l’évitement qui nous fait détourner les yeux devant la nudité insolente de l’objet. Affectée par le regard qui la dénude, la voix s’affecte ; elle peut désaffecter le corps, se désaffilier du langage, et prendre alors la forme des premiers vagissements à notre entrée dans la langue, des premiers balbutiements vocalisant, précédant « lalangue ».

    Ce corps affecté par le lien à l’autre, c’est un corps pulsionnel. Corps troué par la béance glottique, et cherchant à s’insinuer dans la trouée auriculaire de l’autre, ce corps pulsionnel livre passage à cette voix pulsionnelle que Lacan appelle « pulsion invocante ». Travaillée par la « géométrie inconsciente du corps[7] », la voix entre corps et langage s’écorche aux aspérités de l’appareil phonatoire et n’arrive parfois plus à s’arrimer au langage articulé. Le corps peut alors se masochiser, se parer, se scarifier, se fétichiser, jouer avec la transgression. Il est des corps qui n’ont pas pu prendre corps sous le regard de l’autre, comme c’est le cas pour le mélancolique ; d’autres corps qui se recroquevillent dans l’aliénation à la demande, et au désir de l’autre. Le corps peut être possédé par d’autres corps, d’autres voix. Il lui arrive de n’être que la doublure ou le double[8] d’un corps ignoré de lui-même. Corps de passage, il se fait à son insu support de Passe d’un discours à l’autre. Corps sexuel, sexué, il a besoin du fantasme pour émarger au désir, et se perd entre demande et désir qu’il n’arrive pas à démarquer. Dans la psychose, la voix de l’Autre prend chair ailleurs, et organise un discours dont « je » est absent, là où l’« être-pour-la-mort[9] » opère son ravage[10] dans les coulisses de l’acte phonatoire.

    Dans un corps à corps avec l’autre, c’est toute une dialectique de la demande et du désir qui risque de jouer contre le corps, qui en vient à abattre ses cartes qui ont nom alors de « résistance », « défense », « refus », « évitement », « forclusion ».

    La musique, quant à elle, peut également jouer contre la parole. Elle peut devenir rempart sonore, mur d’enceinte derrière lequel se couper de l’écoute de l’autre, évitement de la parole ; celle de l’autre et la sienne. Elle érige des murailles sonores pour ne plus être à l’écoute des voix du monde, des petits autres. Pour le psychotique, le transistor collé à son oreille lui fait éviter de s’aboucher à la voix de l’Autre. Ecouter la musique, c’est fermer les yeux sur la nudité de la parole.

    La Bible dès la Genèse nous donne à entendre la toute première voix de l’homme sommé de répondre à Dieu qui l’appelle, sitôt après avoir goûté au fruit défendu : « J’ai entendu Ta Voix… J’ai eu honte parce que je suis nu, je me suis caché ». C’est la première fois que l’homme dit « Je »[11]. La « voix de la honte » nomme le sexe sous ses deux versants ; exhibé et caché, et va donc le mettre – pour ainsi dire – entre Dieu et lui. C’est la voix du manquement à la loi divine ; avec tout l’exil qui s’ensuit, exil qui seul permet la quête mue par le désir ; et fait du sujet de l’inconscient un éternel demandeur d’asile au champ de l’autre. La Bible nous dévoile ainsi une première apparition de la conjonction entre le secret, la voix, la honte, la nudité et l’Autre ; l’hébreu ayin/yod/res/mem sème l’équivoque entre le « nu » de l’homme et le « avisé et rusé » du serpent[12].

    Ce « pousse-à-jouir » du fruit vocal défendu, fait que la voix mise à nue, mise à vif, devrait éprouver le châtiment du symptôme. Cet innommé caché, tenu secret invite le sujet qui le porte à mettre sa voix en sourdine, sotto-voce[13]. Ce « motus et bouche cousue » agit comme une excision symbolique des lèvres de la parole ; dans les pratiques sadomasochistes les plus hard, on coud le sexe, mais on coud aussi les lèvres qu’aucun cri n’a le droit d’entrouvrir. Le silence met du blanc sur la lettre : c’est un effacement de la trace. Autrement dit, à ce cœur silencieux, aphone de la parole, que Lacan nommera « la pulsion invocante », vient s’adjoindre un « ne pas dire » de structure, un ombilic de la parole enfoui dans les limbes d’un non-dit. Nous rappelant que nous ne sommes que des passagers clandestins de notre propre parole.

    Jean-Louis Chrétien écrit dans La voix nue : « Seule éclaire la voix nue. De la crypte de la gorge à l’intimité de l’oreille, souffle traversant l’air, c’est toujours un secret qu’elle porte et qui la porte, jusqu’à l’essouffler parfois et la suspendre, la faisant taire sans que le verbe puisse la délaisser »[14]. Le secret fait marcher la pulsion scopique au nom d’un « ne pas être vu », « se dérober au regard ». A la logique de l’invisible, du disparaître, s’éclipser, s’adjoint une logique de se rendre inaudible, inaccessible : logique du « trompe-l’œil », du trompe-l’oreille.

    Toute voix cherche son oreille, appelle une oreille comme terre d’asile. Cette oreille de l’analyste, Alain Didier-Weill l’évoquait encore ainsi en juin dernier, quelques mois avant de nous quitter : « j’entends de toi ce dont ta surdité t’a privé ».

    Au cours d’une première séance d’analyse, tout est dit qui ne s’entend pas encore, ouvrant un chantier sur le cœur aphone de la parole restée en coulisse. L’écoute même du sujet garde les cicatrices de certaines scarifications vocales qui viennent estampiller le devenir parlant du sujet et faire du langage un jeu truqué. Au risque pour certains sujets, de se défausser de la parole aliénée au désir de l’Autre, de biaiser avec le lien effiloché à l’autre, et de retourner l’arme vocale du crime contre eux. Ce suicide vocal se fomente hors-scène dans les limbes de « lalangue », là où le double-bind joue avec la voix pour déguiser la vérité supposée blessante. Il confronte dès lors le sujet à une « sainte horreur de la voix » et au silence meurtri qui s’en suit ; jusqu’à ce que l’analyse rouvre les lumières des projecteurs et fasse sortir des coulisses les paroles « retranchées » sous l’effet ravageur de l’inhibition. Redonner corps, chair et nudité à la voix, au-delà de ses phobies, réticences et résistances à la pulsion invocante, c’est faire du sujet parlant un être du défi à « l’être pour la mort » ; un sujet qui puisse passer d’une voix « en trompe-l’œil », à une parole en « trompe-la-mort », ou plutôt « trompe-la-castration ». Autrement dit, un être sujet de son désir vocalisant sur les pentes escarpées de sa langue singulière.

    Pour que le silence cesse de s’écrire et qu’une voix autre puisse advenir.


     

    [1] Pline l’ancien, Histoire naturelle, Collection Bibliothèque de la Pléiade (n0593), Gallimard. Il raconte que le peintre Zeuxis (464-398 avant JC) avait représenté des raisins si parfaits que des oiseaux tentèrent de les dévorer.

    [2] Freud, L’avenir d’une illusion, édition critique de Paul-Laurent Assoun, traduction de Claire Gillie, collection Psychanalyse et Religion, Cerf, 2010, sept 2012.

    [3] Lacan, Séminaire XXIII Le Sinthome (leçon du 18 novembre 75), Paris, Le Seuil, 2005.

    [4] Lacan, Séminaire XIII L’objet de la psychanalyse, (1965–1966), inédit.

    [5] Pascal Quignard, « La Sirène et le miroir fêlé », in L’être du balbutiement ; Essai sur Sacher Masoch, 1969, Mercure de France, 2014.

    [6] Lacan, Séminaire IV, La relation d’objet (1956-1957), Paris, Le Seuil 1994.

    [7] Paul-Laurent Assoun, Corps et Symptômes, Anthropos, 4° édition, Paris 2015, p.18.

    [8] Otto Rank, Don Juan et Le Double. Études psychanalytiques (1925). Petite Bibliothèque Payot, 1932.

    [9] Martin Heidegger, Etre et Temps, Paris, Gallimard, 1986. L’expression « être-pour-la-mort » sera reprise par Lacan, entre autres dans « Radiophonie », Scilicet, n° 2-3, Paris, Seuil, 1970.

    [10] Claire Gillie, « La voix battue en brèche » (2010), Communication au Colloque de Cerisy, L’inconscient et ses musiques, Cerisy 2010, in Revue Insistance n°5, 2011.

    [11] Marie Balmary, Le sacrifice interdit, (Freud et la Bible), Paris : Grasset, 1986, p.266.

    [12] http://catherine.vrignaud.free.fr/genese3.html

    [13] Claire Gillie, « Sotto voce, la voix mise au secret », in A bas bruit, la voix sous la dir. de GILLIE, C., Actes de la Journée Mondiale de la Voix 2016, éditions Solipsy, 2016.

    [14] Introduction de Jean-Louis Chrétien, La voix nue (phénoménologie de la promesse), Les Editions de Minuit, Paris, 1990.

  • Ce qu’on entend de ce qu’on ne veut pas voir / Alejandra Ruiz Lladó

    Ce qu’on entend de ce qu’on ne veut pas voir / Alejandra Ruiz Lladó

    I

    Par quelle raison l’être humain, au lieu de vivre tranquille, cherche de manière permanente quelque chose à craindre, quelque raison pour s’angoisser, des fantasmes, des possessions, des présences, de morts mal morts qui retournent en réclamant de la vengeance ou en cherchant l’aimée ? Si, comme les utilitaristes le voulaient, seulement ce qui est utile est bon, et donc, la valeur du comportement est déterminée par le caractère pratique de ses résultats, pourquoi l’homme se voit tenté à créer des fantasmes et des présences étranges, depuis le golem jusqu’à la série Ghost, ou ces êtres redoutables qui prolifèrent dans les écrans des vidéo jeux ? À quoi servent ces inutiles qui ne font que faire trembler ?

    Heureusement, la psychanalyse nous permet d’entrevoir une réponse. Ces choses angoissent parce qu’elles ne répondent pas au simple « désir de faire souffrir », ni non plus, comme les pragmatiques de quartier le pensent, « au simple goût de se compliquer la vie ». Elles ont une fonction psychique de premier ordre. Au-delà de ce qui est connu, au-delà de ce que le principe du plaisir conseille (manger de manière modérée et se coucher tôt pour que les fantasmes ne se présentent pas), il y a un territoire immense –et risqué− qui mène à une jouissance qui parfois ravage le sujet, ou parfois le sauve, en lui permettant de connecter avec l’objet du désir. On ne traverse pas cette porte sans angoisse. Il y en a qui le font d’un coup, en payant un prix trop élevé. Il y en a qui n’arriveront jamais à le faire, restant pour toujours enfermés dans le confort du principe du plaisir. Kafka l’a toujours su. Et les gardiens qui pour longtemps ont gardé les portes de la loi, chaque fois plus hauts, l’ont également su, ainsi que l’homme blotti dans un banc qui, tandis qu’il attend qu’on le laisse passer, a vieilli et il est de plus en plus petit.

    Avant d’apaiser l’angoisse, ces fantasmes essayent des jeux territoriaux : ils s’alimentent de grincements de portes, de persécutions de voix en liberté, de lieux obscurs, de pierres tombales entrouvertes desquelles il faut fuir ou dans lesquelles il faut entrer d’un saut. Ses grimaces littéraires ou filmiques nous touchent physiquement. Ils savent que la construction de l’espace psychique n’est pas un jeu, ni son écroulement une blague. Ils savent que l’angoisse ne trompe pas, ni elle ne dit la vérité non plus : elle ne fait que signaler. Et dans ce sens, cela réintroduit une certitude qui vise un sujet. Il faut seulement voire une fois une attaque de panique pour comprendre l’inutilité d’essayer de convaincre celui qui la subit de ce que là dehors il n’y a personne.

    Pour figurer l’angoisse, Lacan n’épargne pas d’artifices. Il met le sujet face à une mantis religieuse et, si ça ne suffisait pas, il lui met un masque qui peut induire l’insecte à une erreur désagréable sur son identité, quelque chose qui évidemment va inquiéter le moi, affection qui se renforce plus encore lorsqu’on vérifie qu’on ne peut pas se voir sur « le miroir énigmatique du globe oculaire de l’insecte ». Il est convenable alors de suivre cette direction. Il y a un réel qui inquiète : ce n’est pas seulement que le sujet ne puisse pas se voir sur le miroir, mais aussi il craint que l’Autre ne le connaisse pas, duquel il ne sait pas ─ne peut pas savoir─ ce qu’il prétend vraiment de lui. L’abordant par la voie de l’Unheimliche, l’angoisse s’ajoute à l’horreur. Freud le déploie vastement dans son fameux article Das Unheimliche. Le Heim, le familier, accueillant, intime, ce foyer où nous nous sentons justement protégés et à l’abri de l’angoisse devient, par l’addition de la particule de négation un, l’Unheimliche, cette terre étrangère qui suscite de l’angoisse et aussi de l’inquiétude, de l’étrangeté, de l’horreur, de l’effroi. Le plus étranger à soi-même qui retourne comme un double. L’intime et l’étrange, le familier et le sinistre, le domestique et l’inhospitalier : des paires d’opposées qui balisent le territoire subjectif et qui nous parlent de certaines modalités de présentation de l’objet qui apparait là où ce qui manque et la faute.

    II

    Parmi de nombreux textes, j’ai choisi Casa Tomada (Maison occupée), un récit de Julio Cortázar publié par Borges en 1946, auquel j’ai déjà fait appel une ou deux fois pour pouvoir penser quelque vignette clinique. Permettez-moi d’interroger ces personnages dans leur humanité car, bien qu’ils soient sur le papier ─ce papier qui se cache dans le cœur même du récit fantastique─, l’une de ses plus grandes richesses est qu’on nous parle de l’universel des narrations sur des maisons avec des présences étranges et des fantômes, et du sujet dans ses rapports à l’Autre.

    Le narrateur habite avec sa sœur Irene, qui est évidemment incorporée dans son allocution, car il parle en première personne du pluriel. « Nous aimions la maison car en plus d’être spacieuse et ancienne elle gardait les souvenirs de nos arrière-grands-parents, du grand-parent maternel, de nos parents et de toute notre enfance. » Il s’agit d’un « couple simple et silencieux de frère et sœur, qui était une clause inévitable de la généalogie établie ». Lui, sa fiancée « le lui est morte », Maria Esther et elle. Irene a rejeté deux candidats sans raison particulière. Le célibat dans lequel ils habitent n’est pas, cependant, sans quelques bons moments : elle se consacre au tricot, lui, il lit des livres de littérature française. Ils n’ont pas besoin de travailler, car ils vivent de rentes.

    La maison apparaît vaguement comme coupable de ce qu’ils n’aient pas eu d’autre destin ; les deux se proposent, même, de la brûler un jour pour faire justice.

    Ainsi, la vie qu’ils mènent pourrait être considérée confortable, paisible, si c’était vrai qu’on puisse vivre en ignorant le désir : « Irene était une jeune fille née pour ne pas déranger personne ».

    Soudainement, quelque chose se passe. « Je vais le rappeler toujours, car ça a été simple et sans circonstances inutiles… J’ai écouté quelque chose dans la salle à manger ou dans la bibliothèque. Le son arrivait imprécis et sourd, comme une chaise qui se renversait sur le tapis ou un chuchotement étouffé de conversation… Je me suis jeté contre la porte avant qu’il ne fût trop tard. »

    Les sons sont imprécis. Ils sont séparés de toute significations. Il n’y a pas de signifiants. Il n’y a pas d’attribution spécifique. Les deux personnages vont nommer de manière évasive ce qui s’est passé, ce qui crée, bien sûr, un climat de grande ambigüité. Lorsque l’un d’eux affirme « ils ont occupé la partie du fond », l’autre répond, dans une apparente conclusion logique, « nous devrons alors habiter de ce côté-ci ».

    Ce qu’on ne veut pas voir, comme toujours, appelle les portes de l’intérieur de la maison. Ou, comme Kafka nous a appris, ce que nous ressortons par la porte retournera par les fenêtres, ces trous qui relient l’intérieur et l’extérieur de la demeure, à la fois qu’ils perforent sa géométrie. Ainsi, les voix envahissantes retournent en tant que réel, en modifiant l’espace clos et incestueux où habitent frère et sœur, témoignage en même temps de la relation entre la loi et le désir.

    Ici on trouve une première scansion temporelle. Tous les deux perdent des choses importantes qui restent dans la partie occupée, mais ils trouvent vite un nouvel équilibre. Le ménage se simplifie, faire la cuisine prend moins de temps, et, malgré avoir perdu ses livres, le frère trouve une collection de timbres-poste qui l’amuse. « Nous étions bien, et peu à peu, nous commencions à ne pas penser. On peut vivre sans penser ».

    Là où je ne pense pas, je suis un objet. Là où le sujet se félicite d’avoir dépassé l’irruption du réel, se cache la trame d’une certaine tromperie destinée à soi-même. Ce qu’on ne veut pas voir ajoute alors une puissance qui le fera retourner, mais plus fortement. Peut-on vivre sans penser ? Oui, mais ce ne sera pas gratuit.

    Dans ce sens, l’angoisse est ce qui ne trompe pas, et son économie commencera à se déployer : « Lorsqu’Irene rêvait à haute voix, je me réveillait tout de suite. Je n’ai jamais pu m’habituer à cette voix de statue ou de perroquet, voix qui vient des rêves et non de la gorge… Nos chambres à coucher avaient la salle au milieu, mais le soir, on entendait n’importe quoi dans la maison. Nous entendions respirer, tousser, nous présentions le geste qui mène à la touche de la lampe de nuit, les insomnies mutuelles et fréquentes. »

    L’angoisse est la traduction subjective de la présence de l’objet. Quel serait ici l’objet dont la seule présence angoisse tout le monde, si ce ne sont pas ces sons et chuchotements qui, installés dans la maison, commencent à les déloger d’eux-mêmes ? Pour ne pas les entendre, Irene chante des berceuses et ils parlent à voix haute, ils font des bruits avec la vaisselle près de la porte d’entrée.

    Dans un deuxième moment, les bruits font irruption avec plus de force encore. « Ils ont occupé cette partie”. Sans même se regarder, frère et sœur ferment la porte d’entrée et ils laissent tout dedans. Ils sortent à la rue à peine avec ce qu’ils avaient sur le dos. Et alors arrive le paragraphe final, très connu : « Avant de nous éloigner, pris de pitié, je fermai soigneusement la porte d’entrée et je jetai la clé dans la bouche d’égout. De peur qu’un pauvre diable n’eût pas l’idée d’entrer voler et il y rentre, à cette heure et avec la maison occupée. ».

    III

    Or bien : tous les phénomènes de possession ou d’occupation le sont également d’espace. Dans l’image du propre corps ou de la demeure, apparaît une présence qui, faite fondamentalement de l’objet voix, déloge le sujet de sa place. C’est dans ce sens qu’on dit que la faute manque : une voix qui ne devrait pas y être devient audible, mais qui en même temps a la fonction, la valeur, de signaler ce qui, ailleurs, n’a pas été perdu.

    Qu’on considère la pulsion freudiennement comme un concept limite entre le psychique et le somatique, qu’on la rapporte à l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire, quelque chose est très clair. On ne peut pas fuir de ce qu’on porte dans le corps pulsionnel. Il n’y a pas de porte qui puisse l’exclure. La pulsion est donc une notion qui affronte la problématique de la limite, du bord entre le corps et le langage et lalangue.

    Schelling a dit que c’est unheimlich tout ce qui, destiné à rester caché, éclate au grand jour. Qu’est-ce qui est éclaté au grand jour dans ces sons de la maison qui devaient rester cachés ? Des figurations de ce qui, pour se constituer, le sujet a dû renvoyer à l’exile, l’extime qui, d’après le néologisme de Lacan, nomme une extériorité intime, quelque chose qui est à la fois intime et étrange. Lacan situe notre Heim, notre foyer, la maison de l’homme, dans -ⱷ. « L’homme trouve sa maison en un point situé dans l’Autre, au-delà de l’image dont nous nous sommes faits ». L’écrivain sait se mettre en contact avec ce qui, étant irrationnel, ne manque pas du tout d’une logique. Le récit est suffisamment ambigu comme pour laisser au moins deux résolutions possibles, dans le champ de l’indicible. « Maison occupée » pourrait être le récit de la folie, nous pourrions même présenter des arguments en faveur d’un phénomène élémentaire ou de l’irruption soudaine des voix. Mais il pourrait s’agir également du récit d’une occupation réelle, des cousins qui sont entrés par la fenêtre. Ou également, comme on l’a interprété, en clé politique et en versions assez intentionnées. Ou encore, un phénomène d’Unheimliche qui permet aux frères de sortir de l’espace incestueux, ou même, comme certains analystes l’ont proposé, de quitter l’utérus de la mère. Et finalement, ma propre hypothèse. On ne sait pas comment l’histoire est continuée, car le récit fantastique a une fin qui ne coïncide pas avec ce qui pourrait se passer dans une analyse. Comment savoir si cette rencontre avec l’Unheimliche a permis au frères un acte de coupure avec l’histoire familiale, si ces deux scansions ont anticipé la possibilité d’aller au-delà de l’héritage de cet énorme maison vide, s’appropriant d’une voix non persécutrice et disposée à d’autres jouissances ?  Ou si, au contraire, ils sont restés effectivement à la belle étoile, comme ces sans-abri ou certains psychotiques qui ne peuvent pas avoir de foyer une nouvelle fois ?

    De toute manière, dans le travail avec mes analysants, il y a des questions qui surgissent portant sur ce type d’expériences. Que ce soit dans les psychoses que dans les névroses, il est habituel de voir émerger ce qui signifie un changement brusque de foyer, un bruit étrange qui a perturbé le sommeil, un coin dans un comble seulement pour moi, une chambre à laquelle on ne peut pas rentrer, une petite armoire avec les souvenirs de l’enfance des enfants ou des êtres qui nous ont quitté et qui reste congelé dans le temps :  nous avons tous occupé un coin quelconque de notre maison, un lieu duquel nous voudrions fuir et qui, en même temps, rend présent quelque chose que nous ne voulons pas voir perdu, un son qui porte en lui des pointes du réel. Julio Cortázar sait faire avec ces voix, cette matière sonore, quelque chose de captivant.


     

    Presentación realizada en el Coloquio Internacional convocado por la Escuela Freudiana de Buenos Aires, la Escuela Freudiana de la Argentina, la Fundación Europea para el Psicoanálisis y Mayéutica- Institución Psicoanalítica “La voz y la mirada en la experiencia del análisis” realizado en Buenos Aires los días 22 y 23 de marzo de 2019.

  • Le cadre du fantôme: “Un voile noir” ou “Voit le noir” / Adriana Bauab

    Le cadre du fantôme: “Un voile noir” ou “Voit le noir” / Adriana Bauab

    C’est remarquable, Lacan utilise différentes expressions artistiques pour préciser certains concepts de la psychanalyse. Pour parler du jouissance, il fait référence au baroque et à la vision exubérante ou scopique des corps. Pour faire référence à l’enseignement en psychanalyse, il s’appuie sur la composition fragmentaire du collage. La présence de l’analyste dans la scène la décrit avec Velázquez en train de peindre dans le tableau de Las Meninas. Pour mentionner l’efficacité de l’interprétation il prends Ready made de Marcel Duchamp. La logique du fantôme est encadrée par la peinture surréaliste “La condition humaine” de René Magritte.

    J’ai déjà mentionné, et en rapport avec le manifeste Le Retour à Lacan, combien le psychanalyse obtien et à obtenue sous cettes latitudes pour son développement. Une expérience fructueuse et juteuse qui le met en dialogue avec des expressions artistiques, littéraires et culturelles avec lesquelles il prospère et s’enrichit mutuellement.

    Les arts et en particulier les arts visuels, les ruptures qui jalonnent leurs controverses, leur tendance à la transformation, leurs processus créatifs nous apprennent ce destin de la pulsion qui permet au sujet de se constituer au-delà du plan figuratif que représente le miroir. Se détourner de ce que le regard de l’Autre lui rend et trouver d’autres horizons pour sa subjectivité

    Au cours de ces voyages, je me suis interrogé sur ce que certains de ces mouvements artistiques nous transmettent. L’un d’entre eux, appelé L’Autre Figuration ou Nouvelle Figuration, a germé entre les années 1961 et 1965 sur la scène artistique locale et a rassemblé Luis Felipe Noé, Ernesto Deira, Jorge de la Vega et Romulo Maccio. Ils proposent de subvertir cette fissure inconfortable générée entre le figuratif et l’abstrait et de réinventer pour le tableau, une autre figuration qui s’enracine dans le figuratif mais tend à l’abstrait et compose une autre image dans le cadre qui mine la simple représentation.

    Bauab-1Luis Felipe Noe
    Bauab-2Luis Felipe Noe
    Bauab-3Ernesto Deira
    Baub-4Ernesto Deira
    Bauab-5Jorge de la Vega
    Bauab-6Rómulo Macció
    Bauab-7Rómulo Macció
    Bauab-8Rómulo Maccio

    De la main de l’Institut Di Tella, dans ces lieux, dans les années 60, émergent des travaux expérimentales qui seront marqués par une intense remise en question des styles esthétiques du passé. Ils sont les héritiers des avant-gardes artistiques européennes, touchés par le processus de transformation ouvert par l’après-guerre, influencés par la décadence des grandes utopies et les destinataires des airs rafraîchissants que la psychanalyse a diffusés sous cettes latitudes, avec l’arrivée imminente de Jacques Lacan a nos rives.

    Luis Felipe Noé dit “Avant l’Autre Figuration, l’abstraction et la figuration étaient des univers mutuellement réfractaires. Nous devions parler d’une autre figuration qui consistait à casser, réviser et recréer sans faire appel au geste insensé de brûler la prétendue tradition figurative. Pour l’Autre Figuration – une proposition basée sur un terme utilisé par Michel Tapiés à cette époque, Art autre – allait rechercher en permanence le tableau Autre, qui ne figure pas dans cette toile “. C’est ce que je trouve enrichissant et subversif de ce courant, la recherche de cet autre tableau. Celui qui ne réside pas dans l’aspect figuratif du miroir et celui qu’il tient illusoirement dans la toile du fantôme.

    L’Autre figuration est la composition d’une image sous un autre regard. La subversion de l’art relève de cet autre regard sur ce qui a déjà été institué.

    C’est ce que souligne Lacan lorsqu’il homologue l’interprétation avec le révolutionnaire ready made de Marcel Duchamp. L’interprétation et les interventions – dans le réel et dans l’imaginaire – dans lesquelles une lecture motorisée sous-tend le désir de l’analyste – sont lues de telle manière qu’elles déplacent le cadre du fantôme. Ils perturbent la coagulation des sens. Il offre un autre regard … Il va à la rencontre de la construction du fantôme pour approcher son passage, voilà sa logique.

    “La fonction du fantôme dans l’économie du sujet est de soutenir le désir dans sa fonction illusoire. Il n’est pas illusoire – il est réel -, c’est par sa fonction illusoire, fonction imaginaire, qu’il nourrit le désir »J. Lacan, Séminaire 13, classe des 30-3-66

    Quand Lacan fait référence à “La condition humaine”, un tableau de René Magritte, pour parler du fantôme, il dit: “Au-delà du charme de ce qui est peint sur la toile, il s’agit de ne pas voir ce que l’on voit à travers la fenêtre”. (Séminaire de L’Angoisse, cours du 19 décembre 62) … “Il faut avoir poussé les choses assez loin, dans une analyse, pour arriver au point où on touche dans le fantôme l’objet a comme cadre”. Dans la clinique, le cadre du fantôme se manifeste par l’angoisse, seule traduction subjective de l’objet a, qui révèle l’horizon où le désir est entrevu bien qu’il ne soit pas garanti de l’atteindre.

    Bauab-9René Magritte “La Condition Humaine”

    Là réside la question de savoir quel regard retient le sujet, si le schisme a été opéré entre la vision et le regard, ce qui a été figé depuis le stade du miroir et quel cri silencieux s’est imprimé sur le corps sans recevoir l’effacement de la trace de jouissance que le signifiant fournit.

    C’est la clinique qui m’a amené à utiliser certaines de ces expressions d’art pour rendre compte des espaces où le sujet est constitué.

    Marisa, quarante-deux ans, arrive à la consultation déprimée, angoissée, avec de sévères contractures au dos. Elle dit avoir abandonné son dernier emploi car dans l’usine de confection où elle travaillait, elle ne pouvait préciser ses idées. La discussion avait précipité de leur habitude. “Oui, cela peut être fait … mais”. Toujours mettre “mais” aux propositions du propriétaire de l’usine pour obtenir de nouveaux vêtements. “On peut faire des chemises … mais il n’y a pas de tissu …”. Le tissu qu’elle cherchait … celui qu’elle voulait confectionner. Quel tissu cherchait-il_, qu’est-ce qui n’était pas là?

    Elle a créé sa propre marque de sous-vêtements… extrêmement innovante… dit artistique, mais ne diffusait pas suffisamment et ne faisait pas assez de publicité. Elle ne pouvais pas gagner sa vie avec cela. Parfois, quelqu’un lui propose quelque chose en rapport avec son projet… mais vient rapidement le “mais ….”

    Quand elle était sur le point de terminer ses études un professeur de design de son collège lui a proposé d’être son assistant. Elle a répondu: “Mais je ne sais pas dessiner.” Marisa ne dessine pas, qu’est-ce qu’elle n’a pas dessiné pour pouvoir avancer dans le désir? Aussi pour cela, le “oui, mais” était qu’elle n’avait pas présenté le dernier versement pour finir ses études et obtenir le diplôme universitaire. Sa carrière avait été laissée inachevée. Elle n’a pas présenté, elle ne s’est pas présentée. Quel dessin ne pouvait pas livrer?

    Cela ouvre toute une série de questions qui font de la nouvelle un roman familial où son père, amoureux de la montagne, est allé vivre dans une localité de l’intérieur, alors que Marisa avait 8 ans, et puis est apparue de façon sporadique. La mère, entre les coutures – était une couturière, très déprimée, accrochée à ses trois filles. Elle répéte: “dans cette maison il n’étais pas possible être heureux.” N’oublie pas que les nuit quand elle s’endormit, elle était affligée, voyez tout noir et se demandait si elle allait revoir son père.

    En pleurant, elle dit que chaque fois que quelque chose de nouveau apparaît, un projet, une proposition est comme si un voile noir était levé devant elle.

    Le voile noir, dis-je, semble être un mandat, “Voit le noir”, comme s’il ne pourrait pas y avoir une autre palette plus colorée pour peindre leurs rêves.

    Elle raconte un chapelet de souvenirs, d’images qui restent cristallisées dans sa mémoire, mais qui n’étaient pas encore prêtes à être lues. Quand son père l’a laissée là dans un camion fermé.  Il m´a oublié ? elle demande. Ou la violence de sa grand-mère maternelle et les épisodes dans lesquels elle a prétendu être mort et elle a désespéré.

    À la session suivante, elle dit qu’elle s’est rendue compte que tous les vêtements qu’elle fabrique sont appelés en diminutif: culotte, petite culotte (bombachas, bombachitas), pyjamas, petit pyjama (pijama, pijamita) … elle s’exclame … elle devrait quitter le diminutif!

    Le diminutif qui a imprégné cette femme, dans lequel persistait une petite fille abandonnée, arrêtée, effrayée. Direction de la cure qui permet au désir de ne pas être entretenu uniquement illusoire et idéalement et de commencer à enlever les “mais” du chemin.

    Le pouvoir des images réside dans le fait qu’elles durent, persistent, survivent, comme dirait George Didie Huberman. Comme Magritte et comme les artistes de l’Autre Figuration, les analystes subvertissent le cadre du fantôme. Les interventions de l’analyste permettent de dire à quel point la jouissance reste coagulée dans la survie des images et exprimée en douleurs et souffrances corporelles. La lecture à la lettre fait parler le regard, le creux via le signifiant et traverse le pétrifié du fantôme, pour peindre avec d’autres couleurs le tableau.

  • La voix en trompe-l’oeil / Ilda Rodriguez

    La voix en trompe-l’oeil / Ilda Rodriguez

    …La esquizia del habla y de la voz toma obvia inspiración en la clase del 19 de febrero de 1964 del Seminario 11 de Lacan, volcado en su versión oficial como “La esquizia del ojo y la mirada”
    R. Harari, La esquizia del habla y de la voz.

    Il y a là quelque chose qui dénoue, qui délie, dans la mesure où les petits cailloux, les grains de sable, produisent un certain grincement, découplage, une interruption… Ce qui est en cause c’est la voix, dit Lacan dans le Séminaire 16, D’un Autre à l’autre : « Nulle part le sujet n’est plus intéressé à l’autre que par cet objet a là » [ii]. Il va chercher un type d’Autre qui sur ce point de la voix, peut être remis en question. Comme le crustacé Palaemon est obligé de se débrouiller avec le trou ouvert qui n’est pas une oreille, mais des petits grains de sable « histoire qui le chatouille là-dedans »[iii].

    En tout cas, il nous donne l’impression qu’intervient là un facteur ex-sistent de la chaîne interlocutive qui a à faire avec la présence de la voix en tant qu’objet a. Celui-ci, détaché, fabrique le j’ouïs. C’est dans cet aspect que J-Michel Vives[iv] a déterminé la nécessariété de l’implantation d’un « point sourd » pour pouvoir donner lieu à une mise sous silence capable d’amener le sujet à pouvoir parler sans savoir ce qu’il dit; en tant que sujet de l’inconscient. Ainsi, du fait initial d’être ouï à partir du cri, l’infans commence à ouïr. Or, pour que cela se produise, la gestation de ce point sourd est nécessaire : il faut cesser de tout ouïr, il faut faire taire la voix omni-sonnante pour laisser place à la voix de l’Autre. Mis à part le fait que, en entendant l’Autre, et comme nous le montre l’étymologie, on lui obéit, dans la mesure où oboedire[v] (obéir) dérive de audire (ouïr-entendre).

    En effet, il convient de réitérer que c’est ce qui est omis dans, et par, l’acte de parler : l’altérité de ce qui est dit et séparé de son support. « L’objet a le plus original » escamote l’ouverture et la fermeture propres aux autres zones érogènes pulsionnelles : l’oreille, en échange, ne se ferme pas. Ainsi, l’infans –  comme nous le disions plus haut – ne peut-il pas cesser d’ouïr, même si en déplaçant la tête il peut cesser de voir. Voici donc, l’action effective, l’incidence, d’un pansonikon, et non pas seulement celle du panopticon bien connu, où se localise l’omni-évidence du monde. Omni-sonnance du monde, alors?.

    Dans ce passage de la voix au regard effectué par l’enfant dans son dessin s’insinue quelque chose que Lacan a mentionné : « dans cette fonction que j’ai appelée du “dompteregard”, qui a une autre face, c’est celle du trompel’œil. » Que se passe-t-il donc là dans cette tentative de l’enfant à rendre traitable son expérience de l’Unheimliche, réputée par Freud comme plus esthétique que clinique[xi] ? Ne semble-t-il pas vouloir nous montrer son caractère non réductible, non « analysable », non significantisable ? Autrement dit : serait-ce une sorte de « rocher vivant » ?

    En tenant compte des concepts précédents, considérons ensuite que dans le trompe-l’œil le pouvoir de l’illusion est sans cesse renouvelé après avoir été reconnu par le sujet, ce qui permet un émerveillement renaissant face à l’énigme : celle du désir et de sa cause (p.5).

    Nous voyons donc qu’il s’agit d’un moyen de passer à travers l’expérience de l’Unheimliche qui comprend la réponse face à l’insolite, l’incompris, l’inattendu, caractérisant ainsi une façon de réagir face au danger, sentiment qui surgit face au déjà vu, articulé dans ce cas à un déjà ouï ? ; c’est-à-dire en réponse à la présence d’un fantôme inconscient (textes de Freud voir Harari, p. 24).

    Le trompe-l’œil semble caractériser pour une sollicitation particulière du regard qui est invité à voir au-delà et à y revenir. Aussi, tente de s’approprier ce qui ne cesse d’échapper à la figuration : l’irreprésentable du manque. Il ouvre sur l’absence et permet une expérience où s’éprouve le désir. Le trompe –l’œil introduit la dimension du manque dans la présence et manifeste dans le jeu représentatif ce que la représentation  même est chargée de dissimuler. A savoir le réel du manque.

    Cela revient à dire que le dessin de l’enfant dé-voile, montre sans pour cela cesser de soustraire, de cacher; on pourrait dire qu’il crée une fiction qui, cependant, signale la pointe d’un réel qui revient, l’objet a. Qu’est-ce qui se cache derrière le voile ? Le rien qui angoisse…

    [i] Une partie de ce texte a été publiée précédemment et retravaillée en vue de cette présentation.

    [ii]J. Lacan,  Le Séminaire. Livre 16, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil

    [iii] J. Lacan, Ibid.,

    [iv] J-M Vives, Pour introduire la question du point sourd en Psychologie clinique: 19, L’Hartmattan, Paris, printemps, 2005, p. 9 et suivantes.

    [v] Pascal Quignard, La haine de la musique, Dix petits traités.

    [vi] J. Lacan, Séminaire « L’angoisse »… (cit), id

    [vii] J. Lacan, ibid

    [viii] J. Lacan, Séminaire 14, La logique du fantasme, 1966-1967, inédit.

    [ix] G. Agamben, “¿Qué es una orden?” Teología y lenguaje, Las cuarenta, Buenos Aires, 2012, p. 56

    [x] J. Lacan, Séminaire L’angoisse, op.cit

    [xi] S. Freud , “Lo ominoso” , 1919, t.17, Obras Completas, Amorrortu, Buenos Aires, 1976

    [xii] J. Lacan,   Le Séminaire,  Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.


     

    Presentación realizada en el Coloquio Internacional convocado por la Escuela Freudiana de Buenos Aires, la Escuela Freudiana de la Argentina, la Fundación Europea para el Psicoanálisis y Mayéutica- Institución Psicoanalítica “La voz y la mirada en la experiencia del análisis” realizado en Buenos Aires los días 22 y 23 de marzo de 2019.

  • La voix de l´expérience / Noemí Sirota

    La voix de l´expérience / Noemí Sirota

    La hardiesse de l´inconscient consiste à attribuer une valeur de vérité à ce qui vient d´une expérience, l´expérience de parler à et avec un autre

    Donner lieu à cette expérience fait de la pratique de l´analyse une occasion pour faire quelque chose de ce que l´homme contemporain n´aurait plus. L´expropriation de l´expérience pendant la modernité est la perte de son corrélat, l´autorité de la parole et le récit en faveur de la connaissance.  « […] personne ne semble plus avoir l´autorité suffisante afin de garantir une expérience et si quelqu´un l´avait, il n´est même pas en effleuré par l´idée de joindre à une expérience, le fondement de sa propre autorité. […] nul ne serait prêt à accepter comme valable une autorité dont le seul titre de légitimation serait une expérience. […] De là la disparition de la maxime et du proverbe, qui étaient les formes dans lesquelles (pendant l´antiquité) l´expérience étaient l´autorité. […] »[1]

    L´expropriation de l´expérience, qui était implicite dans le projet de la science moderne, est aujourd´hui exprimée associée à la technologie et fait de l´idéologie à partir de ce que l´on appelle « le cas » ou bien, si elle est expressément cherchée, elle prend le nom d´expérience et sa vérification prend le chemin de la statistique comme une forme de lui faire dire les résultats, dans le protocole appliqué. D´une manière ou d´une autre, ils veillent pour ne pas écouter, la division du sujet que le savoir inconscient fait résonner chaque fois que la voix trébuche lors de sa rencontre avec la parole. L´expert fait vois sa formation et le sage croit l´être par un cumul de données. Connaissance et information acquièrent de la hiérarchie et perdent de la sensibilité et un registre des effets d´une expérience. Une photo est un témoignage d´avoir été dans un endroit mais elle n´est pas l´effet d’y avoir été.

    1. Lacan fait revenir de Freud cette division-là et réintroduit la valeur de l´expérience de la parole ordonnée, dans un discours, la différence entre entendre et écouter, voir et regarder, parce qu´il l´articule avec le circuit pulsionnel dans sa rencontre avec l´acte de parole. C´est ainsi que la voix et le regard entrent comme objet « a » dans l´expérience de parler alors que le langage fait le corps de « lalangue » [2].

    L´objet « a », dans sa valeur de lettre constitue un principe d´ordre et de discrimination tant dans le domaine de l´expérience analytique que dans le discours de la psychanalyse, en lui donnant sa spécificité par rapport à d´autres domaines du savoir.

    C´est ainsi que l´expérience de l´analyse a sa voix et son regard comme des objets « a » qui permettent lire de la même manière que la psychanalyse fait entrer le « Sujet » dans l´ordre du désir. Un ordre d´expérience qui implique une raison dans le sens de la division. Dans l´analyse, l´élision du regard laisse une place à la dimension de l´Autre scène en tant que « Autre Lieu » pour regarder, tandis que la voix amène l´actuel dans le temps nécessaire pour faire (h-a-cer) decir. L´attente active que le désir de l´analyste attribue à la voix pour que se produise le silence. « Sans la voix, il n´y a pas d´appui pour la fonction de parler » NF ibidem.

    Les restes du vu et de l´entendu dont parle Freud, par rapport à la détermination du trauma sont mesurés par l´intervention lacanienne de l´objet « a »et c´est cette dimension-là qui permet de lire l’embrouille pulsionnelle qui se produit quand on parle. Quand quelqu´un veut par exemple, qu´un autre l´écoute et lui dit : « Tiens… il arrive que cela et cela », il y a un écho d´une pulsion à l´autre qui s’embrouillent pour dire.[3]

    Or, il est important de différencier l´écho de la voix. L´écho est l´altérité du dire. Il y a des personnes qui parlent comme un écho, qui ne Font que répéter les mots des autres, en faisant sauter leurs voix sans la prêter. Il est intéressant d´observer la différence qui se produit pendant l´analyse lorsqu´il arrive quelque chose qui fait passer un signifiant dans sa résonance et l´analysant peut écouter « autre chose ». Ce sont des moments de passe dans l´analyse.

    Je trouve dans la lecture de la proposition lacanienne du 9 octobre 1967 une interpellation aux analystes qui me fait dire que l´expérience de l´analyse produit un ordre de besoin de transmission qui exige de faire valoir cette vois de l´expérience.

    Une provocation à faire école, dans le sens stoïque, de l´enseignement de Lacan, pour mettre en valeur l´ordre de raison qui introduit l´inconscient autour du Désir, de l´Amour et de la Jouissance, il faut faire parler la voix de ladite expérience dans le sens de mettre en place les conditions pour que l´on dise.

    Il est possible de trouver deux moments de l´expérience par rapport à la voix et au regard en fonction d´objet “a” : 1) Lors de l´analyse, le corps de l´analyste est une caisse de résonance des objets partiels pour ceux que l´on fait (h-a-cer) semblant de a. La voix soutient dans son actualité l´acte que l´opération de Transfert abrite dans l´amour pour la fonction SsS.

    2) Dans le dispositif de la Passe, le Témoignage fait entendre la voix du passant, transportée par chacun des deux passeurs et cette disposition qui implique un trajet et des conditions pour la mener à bien, articule un pluriel qui n´est pas un nous. Deux voix qui « se font être » l´écho d´un témoignage. Le fait d´être écho en le transmettant, en parlant, met en jeu la nouveauté de la répétition, la surprise de la contingence, sans l´abri du Transfert, c´est à dire, sans la présence de l´analyste.

    Il y a « entre » les deux passeurs (qui ne parlent las entre eux) cette vacuité qui fait résonner le dit et le non-dit par l´autre. Peut- être qu´il apparaît le récit d´un rêve, un lapsus ou un symptôme provoqué par l´écoute d´un témoignage. Il y a une différence subtile qui est de la raison (division) et non pas de la forme (par demande d´amour) entre « se faire écho » qui implique répéter ou de faire des références dans les dits de l´autre et « se faire rendre en écho » se laisser emporter par le dit dans le témoignage et écouté étant présent avec le trauma que cela implique. C´est une manière de comprendre l´affirmation de Lacan « la pulsion de l´écho dans le corps du fait dont il y a eu un dire ». La fonction du passeur reste ainsi à la place de la pulsion, du parcours de la pulsion et non pas de la forme que prend la pulsion liée à la demande. Je crois que placer le rôle du passeur dans ces termes-là, est en rapport avec l´idée qu´il faut que le passeur soit en analyse et à un moment de l´analyse où son analyste peut le choisir, pour ce rôle, car il tient compte qu´il s´agit de quelqu´un qui peut écouter parce qu´il s´est écouté lui- même, dans la reconnaissance de la différence entre vouloir et désirer pour avoir été objet dans le Désir de l´Autre.

    Nous disons que le passeur est la Passe parce que tel un batelier, il fait passer d´une rive à l´autre ce que j´écoute pour le dire avec un savoir parler qui ne se connaît pas lui- même. Dans ce mélange pulsionnel, il parle avec le corps sans le savoir.

    Cette voix de l´expérience arrive au Cartel de Passage ou Jury – suivant comment on l´appelle- qui pourra produire de ce témoignage « une cartographie »[4] afin de lire ce que le témoignage offre. Pour appréhender ce que le témoignage apprend, sans le savoir, des questions cruciales transmises comme argument d´un dire qui veut donner témoignage, et de quoi ? De ce lieu du reste de l´opération qui l´a divisé et qui a voulu dans l´analyse perdre encore une fois les attaches à la détermination d´un « plus de souffrance » pour se faire entendre et pour offrir « son désir d´analyste » pour d´autres.

    S´autoriser du « même » à la troisième personne comme dans la blague. Un savoir à la troisième personne en suivant ce qui rend réelle son expérience de l´inconscient. Ce qu´un passant veut faire entendre pour l´avenir de la psychanalyse avec son témoignage.

    [1] Agamben, Giorgio Infancia e Histora Adriana Hidalgo editora Buenos Aires 2001

    [2] Neologismo que se inscribe como concepto a partir de un lapsus de Lacan en el seminario Ou…Pire al querer nombrar el diccionario de Lalande.

    [3] Sigo los desarrollos  de Norberto Ferreyra . Kline ediciones.en su libro la voz y el decir y relevo las diferencias respecto del desarrollo de Erik Porge en su libro La voz del Eco. Ed. Heres

    [4] “Una Cartografia” para pensar una nueva ética a partir   los campos de extermino como fracaso de la metáfora,  es lo que propone Georgio Agamben en su libro  “lo que queda de Auschwitz, el archivo y el testigo”


     

    Presentación realizada en el Coloquio Internacional convocado por la Escuela Freudiana de Buenos Aires, la Escuela Freudiana de la Argentina, la Fundación Europea para el Psicoanálisis y Mayéutica- Institución Psicoanalítica “La voz y la mirada en la experiencia del análisis” realizado en Buenos Aires los días 22 y 23 de marzo de 2019.

  • “Brontophobie? Seuil, tonner de la pulsion / Gabriela Spinelli

    “Brontophobie? Seuil, tonner de la pulsion / Gabriela Spinelli

                                   “Le cri fait en quelque sorte- le silence- se pelotonner dans l’impasse même d’où il jaillit pour que le silence s’en échappe “ Lacan,  « Séminaire 12 » ( 17 mars 1965)

    “Los dioses no se ven pero se oyen: en el trueno, en el torrente, en la nubada, en el mar. Son como voces”. Pascal Quignard,  “La haine de la musique”

    Après plusieurs traitements Cecilia fait une consultation à l’âge de 23 ans, portant le signifiant « brontophobie » en tant qu’essai d’expliquer sa souffrance. Bourrée d’informations fonctionnant comme des rationalisations qui n’arrivent pas à symboliser « ca » qui l’afflige.

    Sa douleur avait commencé quand elle était petite par la peur des tonnerres nocturnes qui la menaient à se réfugier au lit de ses parents.

    Peu à peu cette peur s’est étendue vers les orages.

    En arrivant à la puberté elle est passée par une période de calme, et tous ont pensé qu’elle avait surmonté sa peur ; mais à l’âge de quinze ans cette terreur est revenue, même plus puissante.

    Adolescente, elle évitait par des moyens inavoués de sortir de chez elle quand il pleuvait, et elle est même arrivée à ne pas le faire quand « il était sur le point de pleuvoir ».

     

    Jeune, le seul fait de voir le ciel s’obscurcir lui provoque un effroi indescriptible.

    Elle dépend absolument de la météo, au point de choisir le lieu et le moment de ses vacances en fonction du climat.

    Sa vie sociale est assez pauvre, ses relations instables. Elle n’a avoué qu’à un seul petit- ami sa souffrance ; celui-ci l’a d’abord comprise, mais au bout d’un certain temps il en a eu assez.

    Ses emplois ne sont pas épargnés de cette situation. Ses absences – elle n’arrive pas à supporter le retentissement des réveils-  produisent des licenciements à répétition. L’orage, qu’éveille-t-il ? Nous en sommes à un moment de son récit où quelque chose commence à sonner de manière bizarre.

    L’analyse commence de manière “entrecoupée” à cause de ses absences. Le tonnerre vite se présente dans ses fantasmes comme la « voix paternelle » : les cris de son père militaire faisant irruption dans la maison, ivre, pendant la nuit et ses propres cris à elle, adressés à son père, en essayant désespéramment d’être chassée du lit parental.

    Je me souviens d’une citation de Lacan-dans son Séminaire 4, quand, le 20 mars 1957-, qu’on articulera au cours du développement de cette analyse avec la proposition qui s’en découle. Il dit : « Le sens de la phobie, c’est bien cela: c’est d’introduire dans le monde de l’infant une structure, une certain façon de mettre au premier plan la fonction d’un intérieur et d’un extérieur (…) la phobie instaure un nouvel ordre de l’intérieur et de l’extérieur, une série de seuils se mettent à structurer le monde »

    En faisant beaucoup d’efforts elle réussit à soutenir un emploi et connaît un homme avec lequel elle entame une relation « houleuse ». L’obsession climatologique cède, mais au moment de l’orage apparaît « cela » qui ne cesse pas de ne pas s’écrire en historicité. Des énigmes face auxquelles on peut, ou non, reconnaître la limite du Réel.

    Son analyse continue. Les éclairs ne lui font pas peur… comme le tonnerre prévient, elle peut fermer les yeux. En fait, elle se sent attirée par les feux d’artifice. « On m’a dit que puisqu’ils sont créés par l’homme, ils peuvent être contrôlés. Il semblerait que mon problème est ce qui est incontrôlable dans la nature, ce qui peut nous tuer n’importe quand ».

    Elle continue sur la voie de ce qui est inanticipable, incontrôlable, imprévisible, tout cela vécu comme des coups de réel mettant en évidence autant l’insignifiance de son corps face à la magnificence de la nature que ce qui est « incontrôlable » en rapport avec son corps.

    La terreur se manifeste ainsi: tout son corps tendu, elle retient son haleine et bouche ses oreilles. Elle parvient à un certain calme en se mettant au lit car elle peut se couvrir complètement avec les draps.

    Un souvenir apparaît:

    Elle est chez ses grands- parents, dans les montagnes de la province méditerranéenne de Córdoba, ravie par le son de l’écho postérieur au tonnerre. Il y a du rythme dans cet écho… lequel à un moment donné cesse, quelque chose  « se discretiza » (néologisme en espagnol qui indique ce qui est susceptible d’être séparé) en atténuant l’effet sinistre.

    Puis, une deuxième scène, à ses quinze ans: en vacances au bord de la mer, elle se trouve, le soir  et sur la plage, à côté d’un jeune homme : Le bruit des vagues dans le noir de la nuit… un rythme insupportable. « On ne pouvait pas distinguer le ciel de la mer ». Elle n’a plus jamais pu s’approcher de la mer la nuit, parce que « je ne peux pas ne pas entendre ». Allongée sur le canapé, elle dit : « Je viens de réaliser que je ne comprenais pas que ce jeune homme-là me plaisait vraiment ».

    Elle commence à trouver du calme quand, pendant les orages, elle peut entamer une conversation avec quelqu’un.

    Durant un épisode elle téléphone à son analyste:

    Cecilia raconte ce qui se passe dans son corps au fur et à mesure que l’orage se déchaîne. C’est un orage d’été, il vente, il tonne et il grêle. Pendant l’entre-tonnerres le silence l’effraie. Du bruit ou du silence, on ne peut pas s’enfuir, ils t’entourent, comme l’obscurité.

    Elle fait silence jusqu’au moment où l’on entend un son à peine audible ; son analyste lui pose des questions à propos. « Mon ventre à moi [me]  fait du bruit » répond-elle en riant, mal à l’aise. Son ventre qui brise le silence dès qu’il est entendu. Et elle commence à parler d’autres sensations qui vont au- delà de celle de la peur.

    Après l’éclair, entre le tonnerre et le silence, la terreur arrive. Face à cela, que nous pouvons déjà considérer le pulsionnel turbulent, « torbellinario » (avec la force et la forme d’un tourbillon), où tout est mélangé, il s’agit de « discretizar » (séparer). C’est la voie que prend son analyse.

    Un corps se constitue par l’effet d’une opération du signifiant, il n’y a pas de corps sans signifiant, mais pas tout ce qui a été « des débris de vu et d’entendu » parvient à « significantizarse » (entrer dans l’ordre du signifiant). En y parvenant, quelque chose tombe comme non-sens. Quelle destination pour ces débris de non-sens ? C’est cela qui revient comme l’auditif-visuel(en espagnol, visivo), invasif qui menace le sujet ? Retours de ce qui n’a pas été symbolisé ?

    Que dit un tonnerre? Les vagues? Et le bruit du ventre? Champ du non- sens où il faudra chercher le désir qui l’interprète.

    Ce qui ne parle pas, sans être en dehors du langage, vocifère. Comment échapper de cette dominance sans paupière auditive ?

    Nous devons nous rappeler que lors de la Conférence de Genève[2], Lacan dit que « J’ai très bien vu de tout petits enfants, ne serait-ce que les miens. Le fait qu’un enfant dise peut-être, pas encore, avant qu’il soit capable de vraiment construire une phrase, prouve qu’il y a en lui quelque chose, une passoire qui se traverse, par où l’eau du langage se trouve laisser quelque chose au passage, quelques détritus avec lesquels il va jouer, avec lesquels il faudra bien qu’il se débrouille. C’est ça que lui laisse toute cette activité non réfléchie – des débris, auxquels, sur le tard, parce qu’il est prématuré, s’ajouteront les problèmes de ce qui va l’effrayer. Grâce à quoi il va faire la coalescence, pour ainsi dire, de cette réalité sexuelle et du langage ”.

    Des “miettes” de paroles, des mots ne se pliant pas à des sens constitués ; dans la mesure où ils apparaissent en tant qu’ »altérité dans ce qu’on dit » pour la parole qui les porte, ils effrayent et inquiètent.  Il faut savoir « se débrouiller » avec. En transfert, l’analyste entend et à la fois écoute, « auditionne » des signifiants dans le récit de l’analysante. Une autre voix fait qu’il fasse moins « nuit »

    Mise de l’analyse: qu’un intervalle coup (“discretice”) et,  à condition du silence installé par le signifiant, qu’un sujet apparaisse au milieu de la présence intrusive et effrayante du tonnerre qui provoque l’accroissement de l’angoisse chez la sujet inerme, justement menacée dans sa subjectivité. Des dires de l’Autre produisant les coupures nécessaires pour qu’un écho soit possible : coupure et répétition rendent possible l’incidence du signifiant. Dans le sonorisé sinistre, tel un cri asignifiant inassimilable par le  symbolique), l’intervalle est articulation entre le visuel (en espagnol, « visivo ») et le sonique, il articule le scopique et cette autre condition… D’où il vient, ce bruit ? Tonnerre, condition énigmatique pas localisable qui entoure l’analysante en la rendant inerme comme dans l’expérience du monde omnivoyeur.

    Dans “La troisième” Lacan  affirme qu’on a peur de notre corps…. Et que ”l’angoisse c’est le sentiment qui surgit de ce soupçon qui nous vient, de nous réduire à notre corps “.[3]

    Le pulsionnel sexuel ne s’arrête pas, comme les vagues de la mer… rythme insupportable pour ce qu’il a de répétitif et d’infini. Dans la nuit noire la sonorité du pulsionnel traque, ce qu’elle « ne peut pas ne pas entendre » la regarde, l’entoure dans une expérience de ce qui n’est ni dedans ni dehors, mais qui « ex-siste ».

    Le non- sens, dira-t-on vingt ans plus tard. La sonorité fracassante qui choque l’univers n’est pas parole mais elle s’inscrit dans le langage. Émission vocale a-signifiante, par le fait qu’elle contient tous les signifiants possibles, tel que le dit Lacan dans son séminaire 3 à propos de Schreber ? Presque vingt ans plus tard  nous dirons le non-sens.

    Tonnerre – obscurité – vagues – pulsion sexuelle – bruit au ventre; continuité Imaginaire-Réel de ce qui ne peut pas être articulé. Les bruits se confondent, jusqu’au moment où peu à peu le dire en transfert les sépare et les enchaîne sous forme d’articulation.  Que le Réel inassimilable par le symbolique commence à s’organiser en historicité, qu’il trouve place dans son histoire nécessite en même temps que de nouvelles attaches « inouïes » se retrouvent et se créent, rupture du sens œdipien afin de trouver un autre mode de savoir  -faire avec- ce qui provoque sa souffrance.

    Traduction: Alicia Waisman

    References bibliographiques:

    • Roberto Harari « Vocologie Psychanalitique : le reelangage » Dans Analyse Freudienne Presse 2009/1 (n 16)
    • Jacques Lacan. Conference donnée á l’Institut Français de Milan, 18 decembre 1967, Scilicet 1, Paris, Seuil, 1968
    • Seminaire « Eficacias del Realenguaje » donnée a Mayeutica- Institución psicoanalítica. (2017) E.Feinsilber, B.Mattiangeli, M.Rizzi, I.Rodriguez, G.Spinelli, D.Voronovsky.

    [2] Jacques Lacan, “Conference a Geneve sur le symptome” (4/10/75)

    [3] Jacques Lacan “La troisième” 1/11/1974


     

    Presentación realizada en el Coloquio Internacional convocado por la Escuela Freudiana de Buenos Aires, la Escuela Freudiana de la Argentina, la Fundación Europea para el Psicoanálisis y Mayéutica- Institución Psicoanalítica “La voz y la mirada en la experiencia del análisis” realizado en Buenos Aires los días 22 y 23 de marzo de 2019.

  • Une lecture sexuée / Verónica Cohen

    Une lecture sexuée / Verónica Cohen

    Parler du regard et de la voix en expérience d’analyse implique le parler et le dire dans l’analyse, donc, le lien entre le signifiant et l’objet qui moyenne avec l’Autre du langage.

    Nous ne pouvons pas analyser sans considérer que le dire produit un écho dans le corps et que cet écho est la pulsion. Lacan le dit ainsi dans son séminaire Le Sinthome : « les pulsionsc’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire ». Il s’agit d’une phrase d’une énorme lucidité car elle éclaire la relation entre la parole et les pulsions, entre le dire et le corps.

    Il existe un lien entre signifiant et objet, découvert par la psychanalyse. Freud le décrit et le précise depuis « Pulsions et vicissitudes des pulsions ». C’est le lien entre pulsions et amour, que Freud différencie et relie.

    La pulsion est lien social parce qu’elle est à partir de l’Autre du langage. Les premiers signifiants viennent de l’Autre du langage et libidinisent une zone autour d’un trou du corps, c’est une partie libidinisée par la langue, à mon avis, par le dire qui implique déjà le manque, car le langage ne peut tout dire.

    Quand nous parlons de pulsions partielles et de leurs vicissitudes, nous parlons de circulation, de mouvement, nous parlons de l’embrouillement de la pulsion de mort avec les pulsions partielles  et aussi de la complexité qui en surgit.

    Nous parlons du dire sur le corps. Quand nous disons écho il s’agit d’une répétition. C’est-à-dire qu’il s’agit du temps et de la répétition.

    Il s’agit de ce qui est fait dans une analyse; ce mouvement par lequel on revient plusieurs fois à une même place, mais chaque fois de manière différente. Il semblerait que l’on recule, maisen fait on avance, disait une analysante, c’est ce qui me donne de l’espoir, en disait une autre.

    Ce sont les signifiants et les paroles côtoyant une zone érogène, une partie du corps ; ce sont eux qui partiellement font le corps et l’inconscient. Ils libidinisent. Quand je dis zone érogène, je parle d’Eros et du fait que le manque est en jeu. Car toutes ces zones libidinisées sont signifiées par le phallus. Dans le Séminaire de l’angoisse nous retrouvons le schéma. Le phallus signifie ce que nous appelons des objets partiels, qui tombent en laissant la place du manque aux aes.

    Le langage copule avec le corps, regard et voix sont privilégiés pour transmettre le désir de l’Autre. Cette phrase sur l’écho nous dit quelque chose de la répétition que font le corps et l’inconscient.La répétition qui, en paraphrasant Lacan, caractérise, comme n’importe quelle autre chose, la réalité psychique de l’être inscrit dans le langage.

    C’est avec la répétition et la pulsion de mort freudiennes que Lacan invente l’objet a et construit la notion de jouissance. C’est avec cela que nous pouvons penser la jouissance et son plus de jouir, la jouissance qui se consomme à chaque répétition. Il y a de l’espoir. De quoi? De ce que l’amour fasse condescendre la jouissance au désir.

     

    La voix dans le dire brise le silence de la pulsion de mort. Il s’agit toujours d’une double division. À cause du signifiant  et à cause de l’objet: le dire et son écho.

    Ce faire le corps et l’inconscient n’est autre chose que L’autre scène-die anderescene. Une autre place depuis laquelle voir dans l’analyse, depuis laquelle le sujet construit, donne à voir et regarde et se fait voir et entendre dans le transfert ; le désir surgit qui fait à son tour surgir le sujet et la réalité… quelques fois.

    Le regard peut être quelque chose d’élidé par les voies de la vision et de la représentation qui ordonne. Il peut éviter la castration, tel que nous lisons dans le fétichisme.

    Articuler la voix et la parole, le dire, c’est articuler amour-haine et pulsion reliés. À mon avis il s’agit de l’articulation de la demande d’amour, des paroles de l’Autre, à leur inscription pulsionnelle conjointe dans une partie du corps qui implique le manque.

    Le passage de l’amour à la libido existe dès le commencement, je mets l’accent sur ce  qu’il y a d’inaugural, c’est-à-dire cette division en deux, où le sujet se voit aimable comme objet, à cause de la parole de l’Autre et cela même le cause comme a, mais où ? Là où l’objet pulsionnel tombe et le a surgit comme manque.

     

    La formule de la pulsion “sujet barré losange D” a, dans sa propre constitution, les paroles qui ont libidinisé, celles qui ont fondé une partie du corps et les objets pulsionnels et leur chute. Depuis ce trou « germent » les signifiants. Dans son Séminaire XVII,  « L’envers de la psychanalyse »Lacan le dit, non sans honte. Ce trou, c’est la honte qui le laisse –je trouve cela intéressant-.

    Je l’entends comme le passage de la pulsion et l’objet de la pulsion qui tombe au fantasme et à l’objet a du fantasme (“sujet barré losange a »). C’est le fantasme ce qui implique la dimension de la honte. Nous sommes  déjà engendrés comme a dans le fantasme, ce sont les effets du langage.

    C’est lors d’une psychanalyse, dans ce lien social,  que l’on lit la structure du fantasme, pourvu que l’analyste ne se résiste pas à faire discours de l’inconscient. Il y a donc un passage des objets pulsionnels faisant semblant des aes au fantasme. Ceux-ci mis en scène, non sans honte, c’est ce que Lacan appelle dans « Position de l’inconscient » Le transfert comme la mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient. La honte nous dit de la structure de fiction de la vérité.

    Dire qu’ils “germent” c’est déjà une division. La voix fait place aux paroles, elle est dans le dire, la signification du phallus ordonne, elle laisse place au manque sà condition qu’il existe dans l’analyse une lecture de ce dire, s’il y a un passage de discours impliquant la fonction phallique, non seulement le phallus mais son manque ; cela implique la castration et l’existence de l’autre.

    Nous sommes donc des affaires d’un dire; ce dire, toujours différent, est sexué parce que nous nous sexuons en tant que signifiants, hommes et femmes, valeurs sexuelles, affaires d’un dire qui part d’une partie du corps libidinisée et revient comme écho au corps, à cause de ce qui est dit.

    Les aes ne sont pas sexués, mais ils sexuent, reliés aux signifiants.

    Ma conclusion sur le sexuel et la sexuation c’est qu’à partir de ce dire qui est sexué, d’un côté se trouvent ceux qui ne refusent pas le féminin, que ce soit des hommes ou des femmes, et de l’autre se trouvent ceux qui le refusent, des hommes ou des femmes. Car le dire est sexué.

    Tel que je l’ai dit auparavant, quelques fois il y a de l’espoir. De quoi ? De cette lecture sexuée.